Sagou BANOU (Réalisateur) : « Je ne souhaite pas enfermer le cinéma africain dans la seule fonction de témoignage »
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Sagou BANOU (Réalisateur) : « Je ne souhaite pas enfermer le cinéma africain dans la seule fonction de témoignage »

Le cinéma est avant tout une manière de regarder le monde et de raconter les histoires qui façonnent nos sociétés.

Pour le réalisateur et scénariste Sagou BANOU, chaque film est une invitation à questionner la mémoire, les identités et les réalités africaines avec sincérité et sensibilité. Entre son parcours de cinéaste, son expérience d’assistant réalisateur, son engagement dans la transmission et ses ambitions pour le cinéma du continent, il se confie à OXYGENE MAG sur sa vision, ses inspirations et les projets qui marquent une nouvelle étape de sa carrière.

Présentez-vous à nos lecteurs.

Je m’appelle Sagou BANOU, mais beaucoup me connaissent simplement sous le nom de BANOU. Je suis réalisateur, scénariste et assistant réalisateur, formé à l’Institut Supérieur de l’Image et du Son de Ouagadougou (ISIS-SE). Je travaille aussi bien dans la fiction que dans le documentaire et je suis aujourd’hui cofondateur de la Young Filmmakers Academy, un programme de formation au cinéma destiné aux jeunes à Ouagadougou.

Depuis mes débuts, une conviction guide mon parcours : le cinéma africain doit être raconté par nous-mêmes, avec nos propres regards et nos propres sensibilités.

Vous êtes originaire du pays dogon, au Mali, et vous avez choisi de poursuivre votre formation au Burkina Faso. En quoi ce parcours entre deux pays a-t-il façonné votre regard de cinéaste et votre manière de raconter des histoires ?

Je pense que vivre entre deux espaces apprend d’abord à observer. Quand on appartient à un endroit tout en grandissant aussi dans un autre, on développe une certaine distance par rapport à ce qui nous entoure. On perçoit les différences, mais on découvre surtout ce qui nous rapproche. Ce parcours m’a permis de côtoyer plusieurs cultures, plusieurs langues et plusieurs façons de raconter le monde. Il m’a également appris que nos frontières géographiques ne correspondent pas toujours aux frontières de nos histoires.

« Mon parcours m’a permis de côtoyer plusieurs cultures »

Vos films abordent des thèmes comme la mémoire, l’identité, la transmission, la justice sociale et la résilience. Pourquoi ces sujets occupent-ils une place aussi importante dans votre écriture cinématographique ?

Parce que ce sont des questions que je rencontre autour de moi et qui me touchent profondément. Je viens d’un continent où beaucoup de choses se transmettent encore par la parole, les récits, les gestes et la mémoire des anciens. Mais nous vivons aussi une époque où certaines de ces mémoires disparaissent ou se fragilisent.

Ce qui m’intéresse, ce sont les êtres humains au cœur de ces transformations. Je ne cherche pas forcément à apporter des réponses à travers mes films. Je préfère poser des questions et laisser le spectateur y entrer avec ses propres émotions. Pour moi, le cinéma doit nous permettre de regarder autrement ce que nous croyons déjà connaître.

« Je me méfie de l’idée que les prix deviennent une finalité »

Vos deux courts métrages, « Mon Jour de Chance » et « Le Serment de Boukary », ont été salués dans plusieurs festivals, notamment au FESPACO. Que représentent ces distinctions dans votre parcours et ont-elles changé votre manière d’aborder le cinéma ?

Ces reconnaissances ont beaucoup compté dans mon parcours. Lorsqu’on débute, une distinction comme celle du FESPACO apporte de la confiance et montre que son travail peut trouver un écho au-delà de son environnement immédiat.

Cependant, je me méfie de l’idée que les prix deviennent une finalité. Chaque film m’apprend quelque chose. Les récompenses sont importantes, bien sûr, mais ce qui compte le plus pour moi, c’est tout ce que j’apprends entre deux films et la manière dont chaque expérience me pousse à devenir un meilleur réalisateur.

 » le cinéma est aussi une affaire de transmission »

En parallèle de vos propres réalisations, vous intervenez comme assistant réalisateur sur plusieurs productions et accompagnez de jeunes réalisatrices avec l’association Taafé Vision. Que vous apportent ces expériences humaines et professionnelles ?

Le travail d’assistant réalisateur a énormément compté dans ma formation. Réaliser ses propres films est une chose, mais être sur le plateau d’un autre réalisateur permet d’observer autrement le processus de création. On apprend à travailler avec les acteurs, à gérer une équipe, à résoudre les imprévus d’un tournage et, surtout, à préserver une vision malgré les contraintes.

J’ai eu la chance de côtoyer des professionnels expérimentés et des comédiens reconnus, et toutes ces expériences ont nourri ma direction d’acteurs. Avec Taafé Vision, l’expérience est différente, mais tout aussi enrichissante. Accompagner de jeunes réalisatrices dans le cadre du projet « Artivisme pour un monde plus juste » m’a rappelé que le cinéma est aussi une affaire de transmission. Lorsqu’on accompagne quelqu’un qui réalise son premier film, on ne transmet pas seulement des techniques : on l’aide aussi à avoir confiance en son regard et à trouver sa propre voie. Et, paradoxalement, c’est souvent en transmettant que l’on apprend le plus.

« Je ne cherche pas seulement à raconter ce qui se passe au Sahel, mais à montrer ce que cette réalité produit dans l’intimité d’un enfant »

Votre premier long métrage, « En attendant la récolte », connaît déjà un parcours prometteur à travers plusieurs laboratoires et ateliers internationaux. Pouvez-vous nous présenter ce projet et nous dire ce qui le distingue de vos précédentes œuvres ?

« En attendant la récolte » Timba, un adolescent de 14 ans, fils de Kayara et Halis, qui grandit dans un Sahel marqué par l’insécurité. Ancien membre d’une milice d’autodéfense, son père est contraint de disparaître pour protéger sa famille de la vindicte qui s’abat sur elle. Le film raconte alors l’exil de Timba, de sa mère et de sa sœur à travers des camps de fortune et des villages désertés, et montre comment cette rupture transforme peu à peu le regard d’un enfant sur le monde.

Je voulais raconter cette réalité à hauteur d’enfant. Le film parle de la terre comme héritage, de ce qui se transmet d’un père à son fils malgré l’absence, mais aussi d’une jeunesse qui aspire encore à choisir son destin.

Ce projet se distingue de mes œuvres précédentes par l’ambition de son regard. Je ne cherche pas seulement à raconter ce qui se passe au Sahel, mais à montrer ce que cette réalité produit dans l’intimité d’un enfant.

Les différentes résidences et laboratoires d’écriture, notamment Ouaga Film Lab, Sud Écriture, la résidence du Château de Lavigny et le Dakhla Project, m’ont permis de confronter le scénario à des regards variés et de le faire évoluer. Aujourd’hui, le projet est accompagné par la société de production Future Films.

Vous avez récemment été sélectionné pour la résidence itinérante de la LOATAD, consacrée à la mémoire et à la circulation des récits en Afrique de l’Ouest. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Il s’agit de la West Africa Road Residency, portée par la Library of Africa and the African Diaspora (LOATAD) en partenariat avec la Harambee Organisation of Black Unity.

Cette résidence prend la forme d’un voyage de dix-huit jours, soit près de 3 000 kilomètres, d’Accra à Banjul, à travers huit pays d’Afrique de l’Ouest. Elle précédait la Convention of Afrikan People (CAP26) en Gambie, ce qui donne à cette initiative une dimension à la fois politique, historique et créative. Ce n’est pas un simple voyage, mais un véritable acte de mémoire, dans l’esprit du parcours effectué par Malcolm X dans cette région il y a plus de soixante ans.

Qu’attendiez-vous de cette expérience et quel regard portez-vous sur le rôle du cinéma africain dans la préservation et la transmission de nos histoires ?

J’attendais surtout des rencontres, des échanges et de l’écoute. Et cette expérience a dépassé toutes mes attentes. C’est au cours de cette résidence que j’ai rencontré Badji Alfousseynou, personnage central de mon prochain projet documentaire, avec qui j’ai ensuite coécrit un compte rendu de notre étape en Guinée.

La résidence s’est achevée lors de la Convention of Afrikan People, à Banjul, où j’ai eu l’honneur de prendre la parole et de projeter « Le Serment de Boukary ».

Voyager à travers plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et rencontrer des artistes venus d’horizons différents permet de comprendre que nos histoires sont profondément liées. Pour moi, le voyage fait aussi partie de l’écriture : il nous oblige à écouter, à sortir de nos habitudes et à découvrir des récits que nous n’aurions peut-être jamais croisés autrement.

Je pense que le cinéma africain a aujourd’hui une responsabilité importante dans la préservation et la transmission de nos mémoires. Pendant longtemps, beaucoup de nos histoires ont été racontées par d’autres. Nous avons désormais la possibilité de les raconter nous-mêmes, avec nos propres imaginaires.

Mais je ne souhaite pas enfermer le cinéma africain dans la seule fonction de témoignage. Nous devons être libres de raconter aussi bien des histoires d’amour que des comédies, des récits historiques, fantastiques ou futuristes. C’est cette liberté qui permettra au cinéma africain d’occuper pleinement sa place sur la scène mondiale.

Le dernier mot

Je suis encore au début de mon parcours. Il me reste énormément à apprendre, mais je sais pourquoi je fais ce métier et ce que je souhaite construire.

Je crois profondément en la nouvelle génération de cinéastes africains. Nous avons des histoires à raconter, des regards à défendre et des formes à inventer.

S’il ne fallait retenir qu’une seule chose de mon parcours, ce serait celle-ci : croyez en votre histoire, travaillez avec patience pour lui donner une forme et acceptez de la réécrire autant de fois que nécessaire, jusqu’à ce qu’elle trouve sa véritable voie.

À travers ses mots, Sagou BANOU affirme une vision du cinéma fondée sur l’authenticité, la transmission et la liberté de création. Un parcours prometteur qui témoigne de la vitalité d’une nouvelle génération de cinéastes africains, résolument tournée vers l’avenir sans jamais perdre de vue ses racines.

N’DOUONMOU Aïda

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