“ Par les mots, on peut soigner les maux “ : Ilassa BANDA dévoile sa vision de la littérature
Regards

“ Par les mots, on peut soigner les maux “ : Ilassa BANDA dévoile sa vision de la littérature

Éducateur, écrivain, poète et essayiste, Ilassa BANDA s’est progressivement imposé dans le paysage littéraire burkinabè grâce à ses œuvres qui explorent les réalités sociales, les relations humaines et les défis de notre époque. Des Confessions de la kalachnikov à Noces en rose : du célibat à la vie de couple, en passant par ses recueils de poésie, ses écrits témoignent d’une réflexion profonde sur l’homme et la société. Dans cet entretien réalisé le mardi 28 juillet 2026 à Ouagadougou, l’auteur revient sur son parcours, son processus de création et sa vision de la littérature

Éducateur, écrivain, poète et essayiste, Ilassa BANDA

Votre parcours est marqué par l’enseignement, l’administration scolaire et la littérature. Comment ces différentes facettes de votre vie nourrissent-elles votre écriture et votre regard sur la société burkinabè ?

Vous savez que, quand on s’engage dans l’écriture, il y a un background dont on se sert pour pouvoir accoucher de ce qu’on a à l’esprit pour les lecteurs. De ce fait, mon parcours professionnel joue un rôle considérable, dans le sens où je suis dans le milieu de l’éducation. Je suis en contact permanent avec une certaine catégorie de personnes, ce qui permet de détecter un certain nombre de besoins. Une fois que ces besoins sont détectés, cela devient un terrain fertile pour la production littéraire.

Votre premier roman, “ Les Confessions de la kalachnikov “ , donne la parole à une arme. Pourquoi avoir choisi cette personnification pour aborder la violence, et qu’espérez-vous provoquer chez le lecteur ?

En faisant usage de la personnification, en donnant la parole à l’arme, nous savons que notre monde est rempli de conflits de part et d’autre. Dans notre pays, nous traversons une crise sécuritaire depuis maintenant plus de dix ans. Si nous remarquons, ce sont des armes qui sont utilisées pour tuer et, la plupart du temps, ce sont des kalachnikovs. Même si ce ne sont pas des kalachnikovs, il faut reconnaître que toutes les armes ont été inspirées de cette arme pour détruire. En donnant la parole à la kalachnikov, c’est une manière de sensibiliser les uns et les autres sur les méfaits de la guerre. La kalachnikov dit, en quelque sorte, qu’elle ne s’est pas inventée elle-même ; elle a été inventée pour un but bien précis et, puisqu’elle a été inventée par l’homme, elle a le devoir d’accomplir ce pourquoi elle a été inventée. Autrement dit, elle interpelle aussi l’homme : vu qu’il a été créé par une entité quelconque, qu’il se soumette à cette entité-là s’il veut véritablement qu’il y ait la paix dans le monde.

Vos œuvres abordent des genres variés : roman, poésie et essai. Qu’est-ce qui guide le choix du genre littéraire pour un sujet donné ? Est-ce le thème qui impose sa forme ou l’inverse ?

Je me dis que c’est le thème qui impose la forme. Si vous avez, par exemple, la poésie, on fait recours aux sentiments les plus profonds. Alors que si vous voulez parler de quelque chose avec une bonne dose de sentiments, on peut facilement faire recours à la poésie. Les romans, c’est pour les récits qui racontent des histoires avec une bonne dose d’imagination, même si, quelquefois, on fait recours à la réalité passée ou présente. Quant à l’essai, c’est pour parler des réalités sociales, toucher du doigt des problèmes réels vécus par les populations et essayer d’apporter des solutions. L’essai se fonde sur des faits exacts auxquels on cherche à trouver des solutions.

Dans Le destin aux couleurs amères”, quels sont les questionnements humains ou sociaux qui vous semblaient les plus urgents à mettre en lumière, et pourquoi ?

Dans Le destin aux couleurs amères, les thématiques sont fondamentalement sociales. D’abord, j’ai évoqué la question de la culture africaine, la culture dans nos villages, les pratiques culturelles, les célébrations funéraires et autres. En plus de cela, j’ai évoqué la cohésion sociale, l’harmonie entre les peuples, ou du moins l’harmonie qui devrait prévaloir, celle qui avait prévalu avant que la situation ne dégénère et celle qui devrait de nouveau prévaloir. J’ai également évoqué la question sécuritaire, à laquelle j’ai trouvé une sorte de porte de sortie qui va permettre à la population d’être dans la quiétude et la tranquillité, en imaginant une fin de la guerre. Ce sont autant de thématiques qui sont convoquées dans cette œuvre.

Votre recueil “ Coulée d’encre arc-en-ciel “ porte un titre très évocateur. Quelle place accordez-vous à la poésie dans une société confrontée à des défis sécuritaires, sociaux et éducatifs ? Peut-elle encore transformer les consciences ?

La place que je donne à la poésie dans ce contexte, c’est que je crois fermement que, par les mots, on peut soigner les maux. C’est pour dire qu’en recourant à la poésie, on touche à la sensibilité des personnes. Quand nous sommes dans une situation de crise où des âmes sont blessées, où des gens ont perdu les êtres les plus chers, il n’y a rien d’autre que les mots pour les consoler, toucher leur sensibilité et les amener à revenir en eux-mêmes. Aussi, il faut de la poésie pour espérer toucher la sensibilité de ceux qui font recours à la violence pour résoudre des problèmes sociaux. La poésie, pour moi, a toute sa place face à cette crise sécuritaire, d’autant plus qu’elle touche à l’âme même du lecteur.

Avec “ Noces en rose : du célibat à la vie de couple”, vous quittez la fiction pour l’essai. Qu’est-ce qui vous a poussé à explorer cette thématique, et quel dialogue souhaitez-vous ouvrir avec vos lecteurs ?

Avec Noces en rose, effectivement, c’est un essai qui a beaucoup trait à la réalité. Ce qui m’a amené à écrire cet essai, c’est d’abord un constat : de plus en plus de jeunes se marient tardivement au sein de notre société. Si nous faisons une sorte de comparaison, nous ne sommes pas assez vieux, mais ce que nous-mêmes avons vu, comparé à ce qu’il y a présentement, montre une différence fondamentale. Avant, à 25 ans, un garçon était déjà marié, il avait une famille. Aujourd’hui, à 25 ans, on est toujours sur les bancs, on fait des études, on a des projets, tout sauf celui de se marier. Nous voyons qu’il y a de plus en plus de célibataires à certains âges et je trouve que c’est préjudiciable au bon fonctionnement de la société, d’autant plus qu’à un certain moment nous pourrions peut-être constater un vide générationnel. Si les jeunes ne s’engagent pas dans le mariage aujourd’hui, il va de soi que, dans l’avenir, notre population soit vieillissante, alors que nous devons garder le dynamisme de notre population pour pouvoir exploiter les ressources de ce pays. Voilà pourquoi j’ai écrit cette œuvre : pour inciter les jeunes à s’engager dans le mariage.

Vous avez commencé votre parcours littéraire au sein du Collectif Plumes résilientes avant de publier vos propres ouvrages. En quoi cette expérience collective a-t-elle influencé votre identité d’écrivain et votre manière de concevoir la création littéraire ?

Effectivement, tout a commencé par là. C’est avec le collectif que nous avons pu mettre au point une production littéraire. C’était pendant la période de la Covid. Nous avons jugé bon de conjuguer nos énergies pour élaborer des poèmes qui allaient conscientiser et sensibiliser les gens par rapport à cette maladie. Nous avons publié ce recueil de poèmes et il a été étudié dans les universités, notamment à l’Université Norbert Zongo, par les étudiants de Lettres modernes. Cela a connu un succès et m’a encore boosté, galvanisé. C’est vrai que, pendant que nous écrivons ces poèmes, j’avais déjà des manuscrits qui n’étaient pas encore édités. Mais une fois que nous avons publié ce recueil, cela a été l’élément déclencheur de ma détermination à publier.

Vos livres semblent toujours entretenir un dialogue avec les réalités sociales. Pensez-vous que la littérature doit avant tout témoigner de son époque, ou peut-elle aussi s’affranchir de toute mission sociale pour privilégier uniquement l’esthétique ?

J’ai l’habitude de le dire : l’écrivain est un produit social. Étant un membre de la société, quoi qu’il dise, il va toujours se référer à sa société, parce qu’elle a ses réalités dans lesquelles l’écrivain est plongé au quotidien. Du coup, lorsqu’il prend seulement la plume, il va de soi que ces réalités s’invitent dans son écriture. Par exemple, au Burkina Faso, il est difficile de prendre la plume aujourd’hui sans faire un clin d’œil à la question sécuritaire, parce que c’est notre réalité du jour. C’est ce qui fait que nos œuvres comportent beaucoup de traits de cette réalité. Mais cela n’exclut pas le recours à l’esthétique, parce que, quand on parle de littérature, on parle aussi d’esthétique. Même si l’on fait recours à la réalité, ce n’est pas pour autant qu’on esquive le volet esthétique. Les deux vont ensemble. Même si on parle de réalité, c’est une réalité sous forme d’imagination, ce n’est pas la réalité pure. En parlant de la guerre, par exemple, on ne cite pas des noms de villages connus ou de personnages déjà connus du public ; on fait toujours recours à la fiction pour rester dans le domaine de l’esthétique. Donc esthétique et réalité vont ensemble dans la création littéraire.

En tant qu’éducateur, observez-vous une évolution des habitudes de lecture chez les jeunes Burkinabè ? Quels obstacles freinent aujourd’hui la formation d’une véritable culture du livre, et quelles pistes proposez-vous pour y remédier ?

Le constat que nous faisons est général. On sent de plus en plus un délaissement de la lecture par les plus jeunes, qui s’adonnent plutôt aux écrans qu’aux livres. C’est dommage. Mais il y a une réalité qu’il ne faut pas oublier : c’est vrai que les gens ne lisent pas, mais les conditions de lecture ne sont même pas réunies dans notre pays, surtout dans nos établissements. Je suis enseignant et, dans beaucoup de nos établissements scolaires, il n’y a pas de bibliothèques dignes de ce nom qui puissent fournir de la documentation au bénéfice des élèves. Ce qui fait que, même si on a envie de lire, il est difficile de trouver des livres sur place. Ces conditions favorisent ce manque d’intérêt pour la lecture et, avec la technologie qui monte en puissance, les jeunes s’adonnent de plus en plus à cela . Maintenant, comme solution, ce que nous sommes en train de faire, c’est de travailler à redonner le goût de la lecture aux plus jeunes. En tant qu’écrivains, nous nous approchons d’eux dans les établissements et les universités à travers des cafés littéraires que nous animons. À travers cela, nous leur donnons le goût de renouer avec la lecture. Le plus souvent, après notre passage dans un établissement ou une université, les échos qui nous parviennent montrent que les habitudes tendent à changer.

La critique littéraire est parfois exigeante envers les écrivains. Quel regard portez-vous sur la critique au Burkina Faso et qu’attendez-vous des critiques de vos œuvres ?

La critique littéraire, il faut le dire, c’est un peu le gendarme de la production littéraire. On dit que la création est libre, chacun a recours à son imagination et à son inspiration pour produire. Mais puisque nous sommes dans le domaine de l’art, qui se veut être dans le beau et l’esthétique, je salue le travail abattu par les critiques littéraires, qui rappellent parfois durement les écrivains à la qualité de leurs œuvres. Je sais que, parfois, c’est difficile à encaisser en tant qu’écrivain, mais leur mission est très importante, parce qu’elle permet de corriger les erreurs et de rectifier le tir lors des prochaines parutions. S’il n’y avait pas de critiques littéraires, on verrait toute sorte de littérature de mauvaise qualité, et ce ne serait pas intéressant. Je salue vraiment le travail qu’ils font.

Congratulé par le Camarade Jacob YARA

Mot de fin

Nous voudrions, en tant qu’auteurs et écrivains, inviter tout le monde à s’unir, que les acteurs du livre travaillent main dans la main pour faire la promotion de la littérature. On le voit un peu avec les artistes musiciens, qui sont plus engagés. C’est vrai que les domaines sont différents, mais je me dis que, si nous aussi nous nous engageons de cette façon, nous toucherons les lecteurs, qui s’intéresseront davantage à nos productions littéraires. J’invite également l’ensemble des populations à s’intéresser à la lecture parce que, quoi qu’on dise, les livres ont toujours leur propre place dans notre société.

Gisèle BELEM

 

 

 

Laisser un retour à ce sujet