Warren Saré (Photographe) : “ J’utilise ma photographie pour passer des messages de paix…’’
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Warren Saré (Photographe) : “ J’utilise ma photographie pour passer des messages de paix…’’

À travers son objectif, Warren Saré redonne un visage et une voix à une mémoire longtemps reléguée aux marges de l’histoire officielle. Depuis plus de quinze ans, le photographe et documentariste burkinabè parcourt l’Afrique de l’Ouest et la France à la rencontre des anciens tirailleurs africains, témoins silencieux des guerres coloniales.

 

Entre photographie documentaire, travail mémoriel et démarche artistique, son œuvre interroge autant l’histoire que la puissance politique de l’image. Avec sa série “ Les Invisibles” et son documentaire “ Les Frères d’Armes”, Warren Saré construit une archive visuelle profondément humaine où le regard devient un acte de transmission.

Nous sommes allés à sa rencontre au siège du Centre photographique de Ouagadougou (CPO), ce mardi 26 mai 2026, afin d’échanger avec lui autour de son parcours, de son travail et de sa vision de la photographie.

Dans votre série “ Les Invisibles “, vos portraits dégagent souvent une forte sobriété visuelle et une grande charge émotionnelle. Comment travaillez-vous la composition, la lumière et le regard du sujet pour transformer un témoignage historique en une image à portée universelle ?

C’est d’abord une préparation psychologique dans la tête. Je sais déjà ce que je veux et c’est comme j’aime dire aux autres collègues africains : faisons notre photographie à nous, ce qui nous permet d’échanger avec les autres. Donc nous avons de la chance, nous avons la lumière. Alors j’utilise le moment approprié, adapté pour avoir une lumière adaptée à mes portraits. Je choisis le cadre par rapport à la personne, à son histoire et son environnement et j’arrive à me trouver un emplacement. J’arrive d’abord à faire en sorte que ce portrait-là devienne une œuvre d’art, pas seulement une photo captée comme ça. Parce que je fais voyager le sujet. J’amène le sujet à son passé, il raconte son vécu. Alors en racontant son vécu, le sujet voyage et revoit les images. À la fin de son voyage, je pose le sujet et je capte mon portrait. Là, j’ai photographié un ancien combattant. Je n’ai pas seulement photographié une personne comme ça. Et là, cela n’arrive pas à celui qui ne sait pas ce qu’il fait. En tant que photographe, si j’utilise juste mon appareil et je vais choisir un endroit simple, je fais la photo, le portrait quand vous voyez l’émotion que vous trouvez et même le message ou les questions que chaque portrait vous pose, vous ne pourrez pas vous retrouver dedans. Mais c’est parce que je mets mon sujet dans une condition de questionnement. Toutes ces émotions que vous parlez et toutes ces techniques, j’amène mon sujet à donner cette image que je veux photographier avant de le faire. Donc ce n’est pas compliqué pour moi pour la lumière parce qu’on a une bonne lumière au Burkina Faso, en Afrique de l’Ouest. Notre soleil-là, il faut juste savoir l’utiliser. Mais il ne faut pas l’utiliser au moment où il est fort ou au moment où il n’y en a pas du tout. Alors il faut savoir calculer le temps et jouer aussi avec la technique d’ouverture, la profondeur de champ, qu’est-ce que vous voulez vraiment comme photo.

Vos portraits des tirailleurs sont souvent marqués par une frontalité et une économie visuelle très fortes. Cherchez-vous à créer une confrontation directe entre le spectateur et une mémoire que l’histoire officielle a longtemps maintenue hors champ ?

Non, ce que je cherche au départ, c’est forcer les gens à revenir à ces mémoires-là, à se souvenir. C’est-à-dire donner l’obligation de se souvenir de ces moments et faire en sorte que leurs mémoires restent en vie, les sauvegarder. Je faisais des expositions en France dans une ville où un monsieur est venu me voir et m’a dit : << Warren, toi tu dis que tu travailles sur les Invisibles, les anciens combattants, mais tu sais que nous savons ce qu’il y a derrière. Tu viens nous dire ce que nous avons fait ? >> Et je lui ai dit : << Si c’est vous qui le dites en tout cas, ce qu’il y a toutes ces personnes nous pose des questions auxquelles nous, on n’a pas de réponses. Donc si vous avez les réponses, tant mieux. >> Les corps vieillissants, les silences et les traces du temps occupent une place importante dans vos photographies.

Peut-on dire que, chez vous, le corps devient une archive visuelle et politique de l’histoire coloniale africaine ?

Ma réponse est oui, tout simplement. En photographiant les anciens tirailleurs africains, vous redonnez une visibilité à des figures longtemps marginalisées dans les récits officiels.

Pensez-vous que la photographie peut aujourd’hui réparer une forme d’effacement historique ou de violence mémorielle ?

C’est une nécessité. La photographie peut contribuer à une sorte de réparation ou à un mémorial pour toujours. La photographie est aussi politique. Ce travail, même si ce côté politique j’essaie de minimiser, parle des personnes qu’on a utilisées à un moment donné, quand on avait besoin d’elles, et après qu’elles aient fini leur mission, on a tenté de les oublier. Pas seulement ceux qui les ont utilisées, mais ceux même des pays auxquels elles appartiennent. Nous avons oublié tous nos parents. Nous avons été coupables du silence, de l’oubli de ces personnes. Qu’est-ce que nous avons fait en tant que leurs fils, arrière-petits-fils ou leurs filles ? Nous avons toujours parlé de l’autre, mais nous avons oublié nous-mêmes notre place. Qu’est-ce que nous avons fait ? Ces messages aujourd’hui que je porte, et ces questions souvent que je pose à nos autorités africaines, pas seulement burkinabè, dans tous les pays où ces personnes ont quitté pour aller contribuer dans les conflits où la France était engagée : qu’est-ce que ces pays ont fait pour leurs enfants ? Avant tout, ce sont des Africains. Même s’ils ont combattu pour la France, qu’on peut appeler les travailleurs parce qu’ils étaient partis travailler, ils avaient des salaires aussi, même si les salaires n’étaient pas payés à leur juste valeur. Mais qu’est-ce que, en tant que chair, car ce sont leurs sangs qui coulent en nous et qui ont contribué à transformer aujourd’hui nos armées Est-ce que nous allons laisser mourir silencieusement cette force-là ?

Votre démarche est née d’une histoire familiale intime liée à votre arrière-grand-père disparu pendant la période coloniale. Comment cette mémoire personnelle influence-t-elle votre regard photographique et votre manière d’aborder l’éthique de la représentation ?

Je remercie d’abord mon grand-père quand il avait 109 ans et que je suis allé le rencontrer pour questionner, pour connaître ma propre histoire familiale. Donc cette histoire, en me transmettant l’histoire de son père à lui, mon arrière-grand-père, oui je pense que c’est cette force de ma propre histoire à moi qui me maintient aussi longtemps dans ce travail et qui me donne le courage et surtout sans peur. Parce que j’aime dire à nos enfants : quand vous vous connaissez et que vous savez que dans votre famille il y avait des personnes qui ont existé, qui étaient des personnes puissantes, c’est de savoir que cette puissance coule dans vos veines. Aujourd’hui j’ai découvert et a appris à connaître ma famille et qui elle était en dehors des religions, où il n’y avait pas de religions à l’époque. Mais je sais qui était mon grand-père d’abord, sans connaître son père, mon arrière-grand-père. Et je connais l’histoire de mon grand-père et je sais qui il était. Il était un homme fort, puissant. Alors j’ai hérité cette puissance et cette puissance n’est pas dans la violence. Mais j’ai découvert dans ma soif de connaissance de mon histoire familiale qu’il y avait un tirailleur, mais aussi un homme fort. Et c’est qui ? C’est mon arrière-grand-père. Et c’est lui qui m’accompagne tout le long depuis 24 ans dans ce travail. Il y a des moments où j’ai envie d’abandonner, mais quand je pense à lui et revois encore qui il était, qu’est-ce qu’il faisait, je me dis : non, tu dois continuer et tu ne m’abandonnes pas.

Pensez-vous que sans la photographie vous pourriez vous représenter autrement ?

Non. Moi je pense que si j’étais resté commerçant ou que je vendais mes habits, pagnes, plats à Béguédo, peut-être que je ne serais pas devant vous en train de m’exprimer ainsi. Pour moi, en n’ayant pas été à l’école et en découvrant la photographie, je l’ai utilisée comme une arme de discours. J’utilise ma photographie pour passer des messages de paix, de vivre-ensemble. Donc c’est la photographie qui me permet aujourd’hui de tenir devant des milliers de personnes, des autorités, des politiques, des diplomates, des artistes. Oui, c’est la photographie. Sans la photographie, peut-être que j’étais en train de cultiver quelque part au village.

Mot de fin…

Je suis content aujourd’hui, même si ce n’est pas totalement, de voir comment la photographie burkinabè évolue. Nous avons la chance d’avoir des jeunes qui ont cru à la photographie. Je peux citer Adrien Bitibaly, Eveline Niamba qui est un peu sur une autre thématique. Il y a plein de gens. Mais dans la photographie showbiz, il y en a aussi beaucoup que vous connaissez déjà, qui font beaucoup, qui sont venus avec leurs moyens et qui ont de très bons appareils. Mais je vais dire ceci : c’est de savoir pourquoi ils sont venus à la photographie. Si vous savez pourquoi vous êtes venus, il n’y a pas moyen que vous échouiez, vous allez réussir. Mais si vous venez à la photographie parce que vous voyez les gens qui font les one-man-shows sur les réseaux sociaux avec les gros appareils et que c’est ça qui vous intéresse dans la photographie, vous avez échoué à l’avance avant de commencer.

À travers ses œuvres et son engagement pour la mémoire africaine, Warren Saré continue de faire de la photographie un puissant outil de transmission et de réflexion.

Gisèle BELEM

 

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