« La Semaine du Son » est bel et bien présent cette année au festival de Cannes. A la faveur du Prix de la Meilleure Création Sonore dans le cadre de la sélection « Un Certain Regard », votre magazine présent ici à la Croisette a réalisé, en exclusivité un entretien avec le Président du Jury Vincent Maël Cardona le 13 mai 2026. Cet acteur, réalisateur et scénariste français de 46 ans né en Bretagne, avait obtenu en 20222 le César du meilleur Premier film pour « Les Magnétiques ». Il revient de long en large sur le rôle régalien du son dans un film et la nécessité de ce prix ici à cannes fondé par l’ONG « La Semaine du Son » qui se déroule du 12 au 23 mai.

- Quelles peuvent être vos attentes cette année, en ce qui concerne ce Prix de la Meilleure Création Sonore ici au Festival de Cannes ?
Déjà nous sommes arrivés avec une foule d’appétit par rapport à la chance que nous avons de pouvoir assister à l’ensemble des films de la sélection « Un certain Regard ». Ça va nous permettre de voir chacun des films de la sélection. Nous avons très hâte, parce qu’on s’attend à voir des films de qualité, car c’est une sélection qui est tout même réputée par la qualité cinématographique. C’est une sélection où l’on trouve des premiers et deuxièmes films, tout comme des tentatives des jeunes auteurs et des jeunes autrices. C’est quelque chose qui m’appelle beaucoup et surtout c’est une sélection qui montre des films qui viennent du monde entier. C’est aussi une chance incroyable qu’offre le festival de Cannes. C’est en somme, une fenêtre sur le monde, on va voyager pour aller à la rencontre de genre ; d’hommes et femmes, de cultures aussi lointaines. Tout cela fait que nous sommes au seuil d’un grand voyage sensoriel, intellectuel et affectif.
- Quelle peut-être la place du son aujourd’hui dans cette avancée vertigineuse des nouvelles technologies de l’audiovisuelle ?
Dans le cinéma comme dans le monde, la place du son aujourd’hui, ce n’est pas un sujet de conversation. Ce n’est pas un sujet politique, ni de santé publique etc. Bref, il n’y a pas de sujet du son ! C’est pour ça que l’ONG la Semaine du Son qui soutient ce prix et que j’ai l’honneur de présider, vient vraiment défendre la cause du son. C’est-à-dire qu’elle essaye de donner de la visibilité à ce sujet-là. Avant tout ; le cinéma c’est l’image et du son. Tous les techniciens, réalisateurs, les personnes qui ont été un jour amené à faire un film, ont fait l’expérience de la place prédominante et essentielle du son. Ils ont tous constaté à quel point, on parlait beaucoup d’images, on parlait beaucoup d’acteurs et d’actrices, mais on parlait très peu du son. Donc il y a une dimension militante à travers ce prix. C’est de mettre en avant ce continent peu invisibilisé et la dimension sonore des films. Nous espérons très modestement que peut-être à travers cette mise en lumière du son au cinéma, attirer l’attention aussi sur les dimensions plus politiques que revêt cette question.

- Pour cette édition, quels seront les critères fondamentaux auxquels vous allez vous appesantir ?
Notre critère le plus important, ça va être d’aller à la rencontre et de se laisser surprendre. Avoir en revanche une oreille particulièrement plus attentive au niveau de ce bain sonore dans lequel on est plongé quand on assiste à une projection de cinéma. On va avoir une attention particulière sur cette dimension vibratoire, sur la mise en scène sonore, sur ce que l’auteur/l’autrice nous propose en termes de musicalité générale, de son film et son propos. Puis après, nous allons discuter et échanger entre nous. Un jury qui fait bien son travail doit arriver à laisser s’exprimer chacun, tout en s’appuyant sur la diversité, les opinions, les avis et les sensibilités.
- En termes de jugement du son ; est-ce que la voix et la langue vous influencent dans vos critères ?
Je crois que si nous pensons à toutes les bandes sons qu’a produit le cinéma depuis qu’il est sonore, le son prédominant qui est central, c’est la voix humaine. L’émotion passe essentiellement par la voix, par ses intonations, par son timbre. Le premier travail sonore sur un plateau, c’est d’enregistrer ces directs-là. C’est de prendre soin de la voix des interprètes, de l’entendre, de la moduler justement et de la restituer le plus fidèlement possible. Nous n’avons pas pris la mesure de l’intimité, de la préciosité de ce que c’est qu’une voix. C’est une signature extrêmement unique ; Il n’y a pas deux voix semblables. Chaque voix est absolument unique, singulière et renvoie à ce que l’on est. C’est une donnée biométrique qui est aujourd’hui presque menacée par des systèmes d’Intelligence Artificielle. C’est une vraie menace de notre droit à la dignité et il faut qu’on prenne conscience de ce sujet-là.

- Justement est-ce que lorsque vous serez en conclave dans le jury, allez-vous tenir compte de l’influence de I.A ?
Nous en avons parlé entre nous en expliquant nos conditions de délibération. Il y a vraiment un aspect technique dans l’évaluation de la qualité des propositions. Il y a aussi un aspect émotionnel qui déborde les considérations techniques et enfin un aspect artistique qui révèle l’écriture propre. Oui ! Il y aura un aspect technique du traitement sonore et la voix est un des éléments les plus évidents quand vous écoutez un film sur lequel vous pouvez juger la qualité de la restitution. C’est un peu comme quand vous écoutez une musique avec des instruments bien enregistrés et quand vous les entendez bien sonner.

- Pour aborder une préoccupation plus large en matière de son ; quelle peut être aujourd’hui la place du son, de l’écoute en général, dans ce monde où les hommes et les femmes ne se parlent plus à cause des nouvelles technologies ? L’Afrique malheureusement est aussi en train de perdre sa richesse de l’oralité qui l’avait toujours caractérisé.
Nous sommes dans un moment d’envahissement de nos vies par les sollicitations sensorielles essentiellement liées au téléphone. Car ce téléphone que nous avons en permanence nous permet d’être baigné dans des propositions audiovisuelles et des stimuli cognitifs en permanence. Il y a une bataille de l’attention qui se joue au niveau commercial dans un esprit capitalistique. Des intérêts puissants se battent pour capter notre attention. C’est une espèce de saturation sensorielle et nous devenons addicts à ses sollicitations. En même temps qu’il y a cette dépendance qui se développe, en même temps il y a une fatigue qui augmente. La question de son au niveau politique en général, commence par là. Nous devons prendre le temps d’écouter, de prendre conscience du son qui nous entoure. Ne pas s’exposer à trop de sollicitations, mais plutôt de retrouver du vrai son dépollué, détechnologisé, bref un son détechnicisé. Simplement le son naturel, pur et bio ! Ce besoin de retrouver le son organique, c’est quelque chose qui, mécaniquement va se développer parce que nous ne sommes des machines. Nous sommes un élément de la nature.
Hervé David HONLA


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