Le vendredi 1er mai 2026, dans le cadre de la Semaine nationale de la culture (SNC), la littérature a occupé une place de choix parmi les activités de la semaine. À l’Université Nazi Boni, où se tenaient des expositions littéraires, nous sommes allés à la rencontre d’un jeune écrivain pour échanger autour de son œuvre exposée.
- Brève présentation
Moi, c’est KOANDA Mahamadou, je suis inspecteur de l’enseignement primaire et auteur d’une œuvre percutante intitulée « Prophétie : “Tuez Sankara, des milliers de Sankara naîtront” ».
- Quelle place le livre occupe-t-il aujourd’hui dans une manifestation culturelle majeure comme la SNC ?
Je me dis que le livre occupe une place de choix parce que c’est à travers les livres vraiment qu’on peut pérenniser la culture. Alors si vous voyez que jusqu’à présent nous sommes dans des problèmes, c’est parce que ce sont les autres qui écrivaient pour nous. Donc ils ont eu le temps de tout falsifier, de tout modifier, de tout transformer et chaque fois nous sommes dans des problèmes. Maintenant, si nous-mêmes choisissons d’écrire, parce qu’il a été dit que tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les récits de chasse vont toujours glorifier les chasseurs. Donc tant que nous-mêmes nous ne prenons pas la plume pour écrire notre histoire, pour renouer avec notre identité, nous serons toujours à la merci des autres.

- À travers vos œuvres, quelles réalités burkinabè cherchez-vous à faire entendre ou à questionner ?
Ici, il s’agit d’immortaliser la prophétie de Sankara. Quand Sankara disait : « Tuez Sankara, des milliers de Sankara naîtront », les gens ne pouvaient pas comprendre. Mais aujourd’hui, la réalité est là. Le président Ibrahim Traoré est une preuve vivante que la prophétie s’est réalisée. La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas seulement au Burkina Faso, c’est partout dans le monde entier. Preuve, en 2025, il y a eu une manifestation mondiale pour soutenir le Burkina Faso et le président Ibrahim Traoré. Et cette prophétie-là, personne d’autre que nous, c’est nous qui devons l’écrire. Sinon, ça sera encore biaisé. Je prends l’exemple sur le massacre à charron. Après la Deuxième Guerre mondiale, les rescapés, nos grands-parents qui ont combattu aux côtés de la France, souvent utilisés en première ligne, ont été tout simplement massacrés pour ne pas avoir à payer leurs primes. Mais est-ce que cela ressort dans les livres d’histoire ? Non. Parce que ce sont eux qui ont écrit. Donc il nous appartient, nous Burkinabè, d’écrire la prophétie de Thomas Sankara. Dans l’ouvrage, il s’agit d’immortaliser cette prophétie, mais aussi les circonstances dans lesquelles elle s’est réalisée. Tout est parti de la destruction de la Libye, de l’invasion du Mali, du Burkina, du Niger, etc. Ce sont tous ces facteurs-là qui ont permis sa réalisation. Mais il faut dire aussi qu’il y a des acteurs locaux qui ont contribué à enliser le pays. Donc grosso modo, le livre est une réappropriation des récits historiques. C’est aussi une œuvre d’éducation et de conscience, parce que l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde.
- Aujourd’hui, diriez-vous que les jeunes burkinabè lisent moins ou autrement ?
Vous savez, il y a ce complexe, cette idée selon laquelle pour cacher quelque chose à un Africain, il faut le mettre dans un livre. C’est condescendant, c’est méprisant. Cela veut dire que le Noir ne sait pas ce qu’il veut, qu’il faut lui dicter. Moi je dis que nous devons prouver le contraire. La révolution, c’est sortir des sentiers battus pour faire les choses autrement. Donc j’en appelle à la jeunesse à prouver le contraire de ce qui est dit. Nous devons lire, nous approprier notre histoire, reconquérir notre identité et lutter pour notre souveraineté. Parce qu’un ignorant ne peut pas être un révolutionnaire. Et tant qu’on ne lit pas, on peut penser servir la cause de la révolution, alors qu’on rame à contre-courant. Sankara l’avait déjà dit en 1983 dans son discours d’orientation politique : il ne suffit pas de se dire révolutionnaire, il faut s’imprégner de la signification profonde de la révolution. Quand on prend Sankara et le président Ibrahim Traoré, ce sont des cerveaux, des lecteurs. Si nous les prenons pour modèles, nous devons aussi lire pour être à la hauteur des défis du moment.
- Concrètement, quels obstacles rencontrez-vous en tant qu’écrivain dans le contexte actuel du Burkina Faso ?
Une chose est de créer, une autre est de promouvoir. Le véritable problème est la promotion. Je lance un appel : il va falloir que les plus hautes autorités donnent un coup de pouce aux écrivains, notamment aux écrivains engagés. Les aider à produire leurs œuvres, mais aussi leur offrir des tribunes de visibilité. Parce qu’on dit que les gens n’aiment pas lire, mais est-ce que les messages passent ? Est-ce que les gens sont informés ? Il faut travailler à ce que l’information passe. Moi je sais que cette œuvre peut être utile à la révolution actuelle et aux générations à venir. Mais il faut en parler, il faut que les gens soient au courant.
- En quoi votre participation à la SNC est-elle importante pour vous ?
Ma participation à la SNC est capitale. Quand vous regardez les discours tenus sur le Burkina Faso à l’extérieur, on fait croire que le pays est à feu et à sang. C’est à l’occasion de ces événements que nous devons montrer la réalité du pays. Si nous restons à la maison, qui viendra vendre l’image du Burkina Faso ? Lorsqu’il y a des événements d’envergure comme la SNC, il faut se mobiliser. J’appelle tous les Burkinabè à ne pas rester en marge, car c’est l’image de notre pays que nous vendons.

- Quels sont vos sentiments ?
Mes sentiments sont ceux de satisfaction, surtout moralement. Il y a de l’engouement, les gens sont mobilisés. Nous avons reçu beaucoup de visites à l’exposition. Des autorités sont passées, certains sont venus pour des entretiens, d’autres ont acheté les livres. Il y a eu des partages d’expériences, des contacts noués, de nouvelles connaissances. Bref, c’était une expérience merveilleuse, surtout que c’est ma première participation en tant qu’exposant. Je compte prendre part aux prochaines éditions.
- Quelles sont vos ambitions futures ?
Mes ambitions sont claires. Avec un soutien, je peux produire un livre tous les six mois. En tant qu’inspecteur de l’enseignement, je sais ce qui peut aider à éduquer les consciences. J’ai été enseignant, aujourd’hui inspecteur, donc je connais le terrain. Je sais ce qu’il faut à la jeunesse et au système éducatif pour être à la hauteur. Si nous avons un appui pour la production et la visibilité, nous allons produire sans nous fatiguer. Parce que produire sans être visible, c’est une peine perdue.
- Mot de fin
Cette révolution, c’est notre révolution. Personne ne viendra bâtir le Burkina Faso à la place des Burkinabè. Il nous appartient de nous lever comme un seul homme pour construire un pays libre et digne. Et cela passe par la lecture. Parce que quand on lit, on est instruit, éclairé, et nos actions deviennent plus efficaces.
Gisèle BELEM





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