Sulaiman KAGONE (D.G de FASO TOURISME) :« Notre pays, c’est notre trésor. »
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Sulaiman KAGONE (D.G de FASO TOURISME) :« Notre pays, c’est notre trésor. »

Dans le cadre de ses grands reportages hebdomadaires, Oxygène Mag a rencontré Soulaiman KAGONE, Directeur Général de Faso Tourisme, l’agence nationale chargée de la promotion du tourisme burkinabè. Un homme au parcours atypique, sculpteur à ses heures et défenseur passionné de l’identité culturelle burkinabè, qui revient sur les défis, les réformes et les ambitions d’un secteur en pleine mutation.

Oxygène Mag : Monsieur le Directeur, c’est un honneur. C’est toute l’équipe de rédaction d’Oxygène Mag qui est heureuse d’être dans vos locaux. C’est une première, dans le cadre de nos grands reportages et grandes interviews que nous réalisons hebdomadairement. C’est pourquoi, malgré vos occupations, nous avons tenu à ouvrir vos bureaux pour mieux éclairer nos lecteurs concernant le tourisme au Burkina Faso. Nous savons un peu ce que notre pays vit : si le tourisme se porte bien, c’est que le pays va bien également. Vous êtes le mieux placé pour nous édifier là-dessus.

Merci pour l’accueil et nous vous souhaitons un bon mois de Ramadan. Nous avons une dizaine de questions que nous allons nous partager.

Oxygène Mag : Comment peut-on définir le parcours de M. Sulaiman KAGONE, DG de FASO TOURISME ?

DG FASO TOURISME : Pour moi, c’est très court, mais ça peut paraître tumultueux. J’ai eu un parcours que je dirais un peu atypique. Atypique dans le sens où j’ai commencé mon école primaire à Ouahigouya, le CP1, en 1985, au moment où on entrait en guerre avec le Mali.

J’ai fait mon parcours, pour l’essentiel, à Ouahigouya. J’ai grandi dans une famille modeste et j’ai fait le CP1 au CM2 dans une école qu’on appelait Zamsin 2, une école initialement catholique que la révolution avait récupérée pour en faire une école étatique. J’ai fait mon collège, de la 6e à la 3e, à partir de 1991, au lycée Yamwaya, toujours à Ouahigouya.

En 3e, j’ai dû rejoindre une école privée qui venait de s’ouvrir, un lycée privé avec internat, qui avait une bonne réputation. Tout le monde voulait y aller, mais finalement, ce n’était pas ce qu’on espérait. Je suis allé à Saponé pour le second cycle, j’y ai fait une année, puis je suis revenu à Ouahigouya pour la classe de 1ere. Après trois ou quatre mois, j’ai arrêté l’école. J’ai décidé de ne plus y aller, estimant que c’était dégradant et dévalorisant. Surtout quand on me rendait un devoir avec une note qui ne me satisfaisait pas, je me disais que ce n’était pas mon niveau réel, que ce n’était pas mon milieu.

Je n’étais pas d’accord avec les outils de l’école moderne. J’ai tout laissé tomber et je suis allé travailler à la LONAB. Ma famille m’a demandé ce qui se passait. J’ai dit : « Non, c’est bon, laissez tomber. Je vais m’occuper de moi-même. Je ne vais plus aller à l’école du Blanc, parce que ce n’est pas juste ce qu’ils font, ça n’apporte pas grand-chose, en tout cas, moi je n’y trouve pas mon compte. » Sur un coup de tête, j’ai arrêté l’école et j’ai fait quatre ans à la LONAB, à l’agence de Ouahigouya.

Après ces quatre ans, j’ai voulu être gendarme, je ne sais pas trop pourquoi. Quand je m’interroge aujourd’hui, c’était parce que je suis foncièrement contre l’injustice. Quand on commet une injustice devant moi, je tombe automatiquement malade. Je voulais à tout prix défendre les faibles. À l’époque, la gendarmerie était le corps le plus apprécié, le plus aimé des populations.

Mais ma famille était contre. J’ai passé le concours clandestinement. Un oncle a un jour vu mon nom sur une liste de candidats, j’avais même été retenu sur une liste provisoire et il a été étonné, car il ne voulait pas du tout que j’intègre ce corps. Il y a eu des difficultés et, finalement, je n’ai pas été retenu. C’est une page que je n’ouvrirai pas davantage aujourd’hui.

À la LONAB, j’ai travaillé de 1998 à 2002. Entre 2002 et 2004, j’étais dans un passage à vide. Après l’histoire avec la gendarmerie, j’ai décidé de ne plus travailler pour la fonction publique. Je me suis retrouvé au Grand Marché à Ouagadougou, avec un grand frère et un petit frère : on avait une boutique, on partait à Pouytenga, on revenait. Avant ça, j’ai aussi conduit des camions-bennes pendant six mois pour livrer du sable de Komkounsi à Ouahigouya.

Puis une tante, la petite sœur de ma maman, m’a dit : « Quand je te regarde, tu n’aimes pas l’administration, mais tu es fait pour elle. Tu peux beaucoup apporter. » Elle était fonctionnaire et m’a encouragé à passer un nouveau concours qu’on venait de créer au ministère de la Culture, les tout premiers emplois spécifiques du ministère, en 2005. À l’époque, je n’avais que le BEPC. J’ai passé le niveau C : animateur des affaires culturelles. On en voulait dix au plan national.

Elle me harcelait pour que je dépose un dossier. J’ai fini par le faire pour lui faire plaisir. Quand je suis allé composer, je connaissais les réponses à toutes les questions. Je me suis dit : « C’est comme si je devais être là. » On était dix admis, et nous sommes entrés à l’ENAM pour deux ans, de 2005 à 2007. C’était mes premiers pas dans l’administration publique que j’avais reniée.

Quelque temps après, je me suis réinscrit à l’université. Il me fallait le baccalauréat pour y entrer. J’ai passé le bac A sans complexe, après tout, ce n’est que le bac. Jusqu’aujourd’hui, quand je regarde, ce qu’on nous apprend, on ne veut pas faire de nous des grands hommes, on nous nivelle vers le bas, sinon, l’école, ça ne devrait pas être comme ça, ça devrait être un lieu où on apprend véritablement des belles choses, de bonnes choses, où on a la capacité, l’opportunité de montrer de quoi on est capable, on ne peut pas considérer qu’on est vide, ça doit être un lieu de donner, de recevoir, donc, j’ai fait le bac. Puis je suis allé à l’université faire Histoire et Archéologie. Mais là encore, en voyant les enseignants parler, je me suis dit : « Vous avez du temps à perdre. » J’ai de nouveau claqué la porte et je me suis consacré au travail.

Sulaiman KAGONE (D.G de FASO TOURISME)

Pour mon parcours professionnel : j’ai commencé à la Direction des arts du spectacle et de la coopération culturelle (DASCC), une direction très dynamique qui organisait les grands prix de l’humour, les grands prix de la chanson moderne. Des artistes comme Sana Bob, Bil Aka Kora et d’autres y ont trouvé un véritable tremplin.

Une année après, on m’a affecté à l’ONTB, l’actuel Faso Tourisme. J’ai dit : « Qu’est-ce que je vais faire au tourisme ? Je suis animateur culturel. » Le DG de l’époque, Souleymane Ouédraogo, m’a répondu : « On a besoin de ta jeunesse, de ta fraîcheur. Le reste viendra. » En quelques mois, il m’a transformé. Il me faisait tout faire dans la maison, jusqu’à la gestion financière. Je le prenais pour un ennemi à l’époque, aujourd’hui, je me rends compte qu’il m’avait véritablement formé. J’étais devenu une machine inarrêtable. On a appris à travailler 24 heures sur 24, sans jamais s’arrêter, pendant quatre ans.

Au bout de ces quatre ans, je suis retourné à l’ENAM en 2012 pour le cycle B, j’en suis sorti en 2014, puis j’y suis retourné en 2019 pour en ressortir en 2021. J’ai donc eu la chance de faire trois fois l’ENAM, six ans à aller à l’école, moi qui n’aimais pas l’école à la base. Je n’ai pas échappé à mon destin.

En 2022, pour les affectations, on m’a demandé où je voulais aller. J’ai dit : « Je vais retourner au tourisme pour rendre ce que j’y ai pris. J’ai beaucoup appris là-bas et j’aimerais transmettre ce savoir. » J’essayais aussi de terminer un master en management et gestion de projets, mais au moment où je m’apprêtais à soutenir, j’ai été nommé, et je n’ai plus eu cinq minutes pour rouvrir mes cahiers. Il me reste la soutenance à faire ; je pense reprendre cette année.

Voilà, en gros, mon parcours. C’est modeste, mais il y a beaucoup de choses à l’intérieur. J’ai aussi accompagné de nombreuses structures associatives dans leur structuration et le montage de projets culturels et touristiques, notamment avec la naissance du FDCT.

Oxygène Mag : Vous êtes DG depuis février 2024. Qu’est-ce qui a justifié, selon vous, le changement de dénomination de l’ONTB à Faso Tourisme ?

DG FASO TOURISME : L’Office National du Tourisme Burkinabè a été créé en 1989, sous le front populaire. L’État burkinabè avait jugé nécessaire d’organiser le secteur en raison de son fort potentiel touristique. Aujourd’hui, nous avons 1 080 sites touristiques. À l’est du Burkina, la faune et la flore sont remarquables, une partie du territoire fait d’ailleurs partie du parc W, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Dans le Sahel, la mare d’Oursi est un site ornithologique classé Ramsar, avec à proximité les dunes d’Oursi et un village archéologique enfoui sous le sable. À l’ouest, les cascades de Karfiguéla, les dômes de Fabédougou… le potentiel est énorme.

L’État avait donc décidé à l’époque de créer une structure chargée de promouvoir ces sites et de construire des hébergements modestes là où il n’en existait pas notamment à Diomga, à Kompienga, à Nazenga. Le personnel recruté a été formé en Europe, en Algérie ou encore au Maroc pour prendre en charge ce secteur économiquement rentable.

Aujourd’hui, on constate que beaucoup de grandes puissances ont le tourisme comme pilier économique. C’était une bonne vision. Mais le contexte a changé depuis 2011, avec les mutineries, puis l’attaque du Cappuccino, puis la COVID, puis une succession de crises. Les touristes étrangers ne viennent plus comme avant.

Un État doit savoir se réinventer. D’où le tourisme interne : il fallait compter sur les nationaux. Mais on ne peut pas compter sur un public qui ne connaît pas la valeur du produit qu’on lui propose. Il fallait donc sensibiliser, monter des projets, réorganiser le secteur et pour cela, réformer la structure qui en a la charge.

On a recentré la mission de l’ONTB sur la promotion de la destination Burkina Faso. Avant, on s’occupait aussi des hôtels, aujourd’hui, le secteur privé en construit partout. On gérait des ranches, aujourd’hui, l’OFINAP et les eaux et forêts s’en occupent. Certaines prérogatives n’incombent plus à l’ONTB. Il fallait relire les textes, élaguer et recentrer.

Quant au nom ONTB : après 35 ans, on pouvait trouver une marque plus commercialisable. « Faso Tourisme », ça sonne FASO, ça nous ressemble. Quand on dit « Faso Tourisme », ça indique déjà un lieu, un pays. C’est plus facile à orienter. Et nous sommes dans une dynamique de réappropriation notamment avec « Faso Yaar », « Faso Mêbo », etc. Ailleurs, les noms de pays ressortent clairement dans les marques. C’est du patriotisme. Voilà ce que je peux donner comme explication.

Oxygène Mag : Quelles sont concrètement les prérogatives de cette agence ?

DG FASO TOURISME : La mission principale, c’est la promotion du tourisme burkinabè. Pour cela, nous avons pour mission de collecter, de traiter et de diffuser toutes les informations touristiques du pays, toute information susceptible de transmettre une bonne image, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Nous avons également pour mission de faire connaître notre pays à l’extérieur. Pour cela, nous avons intégré dans notre organigramme la création future de bureaux de tourisme dans les pays à fort potentiel émetteur vers le Burkina. Si nous constatons que des Russes ou des Chinois viennent beaucoup ici, nous installerons des bureaux là-bas pour informer et rassurer le public, et lui fournir les bonnes adresses avant son arrivée.

Notre secteur touristique est encore jeune en termes d’investissement. Nos sites ont besoin d’être bien aménagés, restauration, divertissement, galeries, boutiques de souvenirs, etc. L’État seul ne peut pas tout faire. Notre mission est donc de convaincre les investisseurs privés de s’intéresser à ce secteur rentable mais encore méconnu.

Il faut aussi que les acteurs du secteur soient professionnels : guides, gestionnaires d’agences de voyage, de sites touristiques, de musées. Il faut les outiller. Nous travaillons en étroite collaboration avec les associations d’agences de voyage, et nous formons les acteurs pour qu’ils proposent des produits de qualité, adaptés au goût et au pouvoir d’achat des nationaux. Avant, on était habitué à vendre nos produits aux étrangers qui ne viennent plus comme avant.

Il y a également la formation professionnelle dans les établissements. Nous nous battons pour que des filières tourisme s’ouvrent à l’université, jusqu’au master et au doctorat, afin de former une masse critique de jeunes spécialistes. Nous recevons beaucoup de stagiaires ici, lors du SIAO, du FESPACO et d’autres événements. Voilà, en résumé, quelques-unes de nos missions.

Oxygène Mag : La promotion du tourisme interne et externe sont vos principales activités. Comment se porte le tourisme en général dans notre pays ?

DG FASO TOURISME : Il y a quelques années encore, quand on disait « touriste », on cherchait un Blanc. On oubliait que nous-mêmes, nous sommes des touristes.

Le secteur du tourisme est transversal. Il comprend une douzaine de filières : les transports, l’hébergement, la restauration, les circuits, la billetterie, l’artisanat, etc. Il faut une meilleure connaissance de ce secteur et sensibiliser le public pour qu’il comprenne que chaque acteur a un impact sur l’activité touristique. Si le transport n’est pas bien organisé, le tourisme en souffre. Si les hôtels ne sont pas de qualité, les séjours en pâtissent.

Le défi, c’est de rassembler tous les acteurs et de leur parler, de leur dire dans quoi ils s’inscrivent, ce que leurs activités rapportent, comment elles contribuent à la promotion de la destination. Il faut changer les mentalités et faire en sorte que nous ne soyons plus complexés de nous appeler touristes quand nous quittons Ouagadougou pour aller visiter Gaoua. Voilà, nous sommes des touristes, tout simplement.

Il faut changer les mentalités et faire en sorte que nous ne soyons plus complexés de nous appeler touristes

Oxygène Mag : Comparativement aux années antérieures, que peut-on retenir en termes de statistiques ?

DG FASO TOURISME : Vous avez entendu le discours du Premier ministre qui a annoncé une progression de 177 % du taux de fréquentation de nos sites touristiques. Les touristes étrangers ne sont plus là en grand nombre, c’est donc bien les nationaux qui portent cette progression.

Avant la COVID et les crises de 2011, le tourisme représentait environ 350 milliards de francs CFA par an, dont environ 95 milliards pour le seul secteur hôtelier. Avec les crises, les chiffres ont chuté. Depuis 2023, c’est la relance : nous notons une progression de 2,6 % par rapport aux deux années antérieures.

Les statistiques sont publiées tous les deux ans car le système de collecte est encore très manuel et peu informatisé, le traitement prend du temps. Et ce que nous avons fait en 2023, c’est en 2025 qu’on a eu les résultats. Ce qu’on a fait en 2024, on l’aura en 2026. Mais la progression est nette. Sur le site de Laongo, par exemple, nous sommes passés de 10 000 à plus de 20 000 visiteurs par an. Et lors de la grande saison de tourisme interne, juillet, août, septembre, depuis 2023, ce qu’on réalisait en une année entière, on le réalise désormais en trois mois.

La différence avec la situation d’avant, c’est la rentabilité économique. On n’a pas encore atteint les seuils permettant aux acteurs de souffler. Un touriste international dépensait facilement 50 000, 100 000, voire 200 000 francs CFA pour un tableau, ou plus pour des souvenirs et un hôtel de standing. Pour compenser un touriste étranger, il nous faut dix touristes nationaux. Il y a donc encore du chemin à faire.

Oxygène Mag : Entre le tourisme interne et le tourisme externe, lequel est le plus sollicité ?

DG FASO TOURISME : C’est clairement le tourisme interne. On voit l’engouement des nationaux, on voit les établissements organiser des programmes de visites. Nous avons mis en place des clubs de tourisme dans les établissements scolaires et nous travaillons avec le MENAPLN pour les formaliser et les intégrer aux programmes scolaires.

Il y a des pays qui ont institutionnalisé cela : chaque établissement a un programme de visite au musée national, par exemple. On ne peut pas concevoir qu’un établissement scolaire de Ouagadougou termine l’année sans amener ses élèves au Palais du Moogho Naaba ou au musée national. Une visite touristique peut s’apparenter à un module d’histoire ou de géographie.

Il faut maintenir cette dynamique. Le jour où la paix sera pleinement recouvrée, les visiteurs étrangers seront un bonus, mais nous, on doit s’en sortir par nous-mêmes. Si vous comptez sur les autres, vous êtes fragiles. En 2015-2016, lors du coup d’État manqué du général Diendéré, l’aéroport a été fermé deux semaines et les touristes ont mis une croix sur notre destination. Le tourisme interne est une alternative pour garantir la stabilité du secteur.

Oxygène Mag : Certains parlent de l’accessibilité difficile de certains sites, notamment ceux inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Qu’en est-il ?

DG FASO TOURISME : Nous avons quatre sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO : les Ruines de Loropéni, le parc W, le complexe de métallurgie du fer dans cinq localités, et la cour royale de Tiébélé.

Loropéni a toujours été accessible, mais la crise a dissuadé les gens de s’y rendre. Aujourd’hui, c’est ouvert. Le parc W est dans les fins fond de l’Est, les terroristes ont investi la zone, ce n’est pas un problème d’accessibilité routière mais de sécurité. Il en va de même pour certains sites de métallurgie. La cour royale de Tiébélé, elle, est bien accessible.

N’exagérons pas les contraintes. Les routes en latérite, c’est notre réalité. Et ça fait partie du charme. Si vous mettez du bitume partout, vous enlevez quelque chose. Rouler, freiner, plonger dans une flaque d’eau et ressortir, c’est une expérience. Les touristes étrangers ne se sont jamais plaints de nos routes quand ils fréquentaient notre pays. Ce qui fait l’originalité de nos sites, c’est leur caractère naturel.

Nous avons d’ailleurs fait l’erreur de goudronner l’axe Banfora-Sindou jusqu’aux pics de Sindou, ce qui enlève du charme à l’approche du site cette belle route ombragée de caïlcédrats qui faisait la surprise des visiteurs. Il faut raisonner autrement : le trajet fait partie du produit.

Nos sites sont très accessibles. « Inaccessible », c’est là où l’être humain ne peut physiquement pas aller. Chez nous, c’est juste un peu de secousses. Il faut aussi éduquer les Burkinabè à prendre le temps, à admirer le paysage, les villages traversés, les bergers et leurs troupeaux. La curiosité, c’est ce qui fait innover. Et le tourisme peut beaucoup y contribuer.

Le gouvernement a déclaré plus de 75 % du territoire libéré.

Oxygène Mag : Comment faites-vous face à l’insécurité dans certaines zones ?

DG FASO TOURISME : L’insécurité, c’est un phénomène difficile à appréhender. On a installé plus de psychose que de réalité de guerre. C’est vrai, des choses se passent. Mais il y a des zones qui restent parfaitement vivables, où les gens s’adaptent et continuent leur vie.

À chaque fois que nous sommes certains que le public peut aller et revenir sans danger, nous communiquons sur ces zones accessibles. Nous avons des directions régionales et des services dans les localités. Quand on veut intervenir quelque part, on se renseigne, on vérifie sur le terrain.

Depuis qu’on s’est libéré d’une certaine presse qui exagérait et nous maintenait enfermés dans la peur, les choses ont changé. On parle de Tiébélé, de Tiakané, de Fada, les gens partent. Le gouvernement a déclaré plus de 75 % du territoire libéré. C’est énorme. On peut travailler sur ces 75 % avec satisfaction.

Oxygène Mag : Quant à la professionnalisation des acteurs, notamment les guides de tourisme, quel est véritablement leur statut au niveau de votre agence ?

DG FASO TOURISME : Le métier de guide est un métier libéral. Le ministère en charge du tourisme organise des formations et, à l’issue d’une sélection sur dossier, les candidats retenus suivent une formation. Ceux qui la valident reçoivent une carte professionnelle valable cinq ans.

Il existe deux catégories : les guides locaux, qui maîtrisent uniquement leur localité d’origine, et les guides nationaux, qui peuvent conduire des visites partout dans le pays.

Dès qu’on a commencé à parler de tourisme interne, nous avons pris conscience d’un problème souvent négligé : plus de 80 % des Burkinabè ne parlent pas français. Si vous voulez compter sur le public national, il faut que ce que vous proposez soit compréhensible. Or, tous nos documentaires, tous nos commentaires de guides sont en français, parfois en anglais ou en allemand, mais jamais en langues nationales.

Nous avons donc formé les guides aux techniques de guidage en langue nationale. Résultat : beaucoup ne savaient pas comment dire « pic » en dioula, ni « granite » en mooré. Les termes existent, mais on ne les cherche pas, on n’est pas dans cette dynamique.

Il faut proposer des produits adaptés aux Burkinabè, leur goût, leur histoire, leur fierté

J’ai dit à certains guides : vos clients potentiels, ce sont aussi les commerçants du marché. Ils ont souvent plus de pouvoir d’achat que les fonctionnaires. La preuve ce sont eux qui farote nos artistes pendant les concerts. Si vous faites votre commentaire en mooré, ils seront bluffés. Allez vers ce public, motivez-le à visiter les sites. Les groupes de commerçants s’organisent, ils ont des moyens, ils aiment les loisirs. Il y a là une vraie opportunité.

La réforme ne se limite pas au changement de nom d’ONTB en Faso Tourisme. Elle doit s’attaquer à nos mentalités. Et les guides, eux aussi, doivent se réadapter : avant, ils n’accompagnaient que des touristes étrangers. Aujourd’hui, il n’y a plus de Blanc. Il faut proposer des produits adaptés aux Burkinabè, leur goût, leur histoire, leur fierté.

Aujourd’hui, le tourisme a un visage patriotique. Nous voulons qu’il contribue à la construction de la nation, pas seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan des mentalités et de l’identité culturelle.

Oxygène Mag : Nous avons plus de 1 000 sites touristiques au Burkina Faso. Avec les nouveaux canaux de communication, comment peut-on les connaître et, si possible, les visiter ?

DG FASO TOURISME : Le premier canal, c’est Faso Tourisme, vous êtes ici chez nous. Il y a aussi les agences de voyage qui proposent des circuits. Et bien sûr, les médias classiques pour les émissions et sensibilisations.

Le canal privilégié aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux. Nous avons une page Facebook Faso Tourisme et nous sommes sur TikTok, même si ce n’est pas encore très animé.

Nous avons également créé un site portail pour la destination Burkina Faso. Il est prêt, on attend quelques derniers réglages. Dans trente jours au maximum, nous le lancerons. Ce site ne parlera pas uniquement des sites touristiques, il couvrira tout ce qui peut contribuer à la promotion du Burkina Faso.

Oxygène Mag : Est-ce qu’une personne venant de l’étranger pourrait, depuis ce site, réserver, faire son visa, choisir sa destination, par exemple Tiébélé, et tout organiser avant d’arriver ?

DG FASO TOURISME : C’est possible et nous y travaillons. Il y a des réformes en cours au niveau de l’aéroport, les cartes d’embarquement sont déjà dématérialisées. Le 28 de ce mois, une structure privée que nous accompagnons va lancer une plateforme permettant aux gens de réserver des hôtels et des circuits en ligne, avec paiement à distance.

Pour notre propre plateforme, le paiement électronique ne sera pas intégré au lancement, car nous sommes une structure étatique et l’État est en train de développer un mécanisme spécifique pour l’administration. Quand il sera prêt, nous l’intègrerons.

Nous travaillerons en partenariat avec le secteur privé : guides, hôtels, restaurateurs, agences de voyage, artisans, ce sont eux qu’on retrouve sur le terrain. Nous mettrons également en avant nos quatre produits labellisés : le chapeau de Saponé, le Faso Dan Fani, le Koko Dunda et le beurre de karité. Ces produits sont très appréciés à l’étranger, mais nous, au Burkina, on ne s’en rend pas compte. À travers ce site portail, on pourra proposer des produits authentiques, d’origine certifiée, sans contrefaçon.

Le beurre de karité, par exemple, est une filière très porteuse. Le Canada en est l’un des plus grands consommateurs au monde. Le Canada consomme le beurre de karité made in Burina.  Il entre dans la composition de nombreux produits cosmétiques. C’est une richesse que nous n’exploitons pas suffisamment. Tout ce qui touche à la bonne image du Burkina Faso nous concerne directement.

Oxygène Mag : Parlons événementiel. Faso Tourisme organise chaque année des activités rentrant dans la promotion du Burkina Faso. Lesquelles, et quel est leur impact ?

DG FASO TOURISME : Nous portons deux événements majeurs : le SITHO, Salon International du Tourisme et de l’Hôtellerie de Ouagadougou et la Grande Saison de Tourisme Interne. Il y a d’autres activités, mais ce sont celles-là qui ont de l’envergure.

Depuis 2023, nous avons engagé ce qu’on appelle la « mise en tourisme des événementiels ». Même si un événement n’est pas touristique à la base, nous y intégrons un volet tourisme. Au FESPACO, par exemple, nous avons rendu l’événement populaire en mettant des bus à la disposition des scolaires pour leur faire visiter le siège du FESPACO, découvrir la cinémathèque, les métiers du cinéma, visionner des courts-métrages, comprendre l’industrie cinématographique.

Le SITHO, lui, existe depuis 2002. La dernière édition avait sept pays participants notamment l’Afrique du Sud, Ghana, Niger, etc. c’est le deuxième plus grand salon du tourisme d’Afrique, après Indaba à Durban. Des pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali, la Guinée se sont inspirés du SITHO pour lancer leurs propres salons mais souvent sans la même constance.

En dehors de la rupture entre 2017 et 2023 due aux crises dans le pays, ce salon existe depuis 2002. Je pense qu’aucun autre salon en Afrique n’a eu autant d’assiduité et de constance que le SITHO, en dehors d’Indaba. Les Ivoiriens sont venus s’inspirer du SITHO.

Ils organisent les SITHA, mais sur le plan professionnel, le SITHA a de l’estime pour le  SITHO au regard de son expérience en matière d’organisation.  Quant au SITOUR au Sénégal, ils sont venus s’inspirer, on leur a donné les éléments, ils ont organisé une seule édition et pour le moment, ils sont en train de réfléchir comment l’adapter à leur contexte.

Pour le moment, après deux éditions organisées par le Mali, notamment le SITOUR, ils ont arrêté pour mieux revoir également les possibilités d’une relance plus approfondie.

Oxygène Mag: …Et le Niger ?

Ils sont venus, on leur a montré comment faire. Ils sont repartis pour se concerter…

Lors de la première édition que j’avais organisée en 2024, après ma prise de fonction, j’avais un budget de 100 millions de francs CFA, ce qui était remarquable au regard du budget qu’on avait alloué à d’autres pays. Nous essayons de faire au mieux avec les moyens qu’on a

La Grande Saison de Tourisme Interne dure trois mois, juillet, août, septembre. Nous négocions une réduction de 50 % sur les tarifs hôteliers pour le public national. Des circuits et forfaits sont proposés pour que les Burkinabè puissent partir en vacances. Les marges sont quasi nulles, l’objectif, c’est que les gens voyagent.

Nous sommes également présents dans tous les grands événementiels : SIAO, FESPACO, SNC, RÉCRÉATRALES, FITMO, WAABO, FESTICAS. Avec le FESTICAS notamment, nous avons ouvert des sites gratuitement, les cascades l’année dernière, les Lacs de Tingréla cette année pour le lancement.

Notre ambition, c’est que tous les organisateurs d’événementiels de plusieurs jours intègrent des visites touristiques dans leur programme. Ça enrichit l’événement, ça diversifie le public, et ça contribue à la promotion du pays.

Avec le FESTICAS notamment, nous avons ouvert des sites gratuitement…

Oxygène Mag : Je voudrais qu’on aborde quelque chose de plus personnel. Je sais que vous êtes passionné de musique et d’arts. Comment est née cette passion, et pourquoi ne la montrez-vous pas davantage ?

DG FASO TOURISME : Je suis surtout passionné d’arts plastiques. Je suis sculpteur.

La musique, c’est ce qui m’a amené vers la culture. Elle m’a guéri, à chaque fois que le monde me semblait injuste, c’est la musique qui venait me soulager. J’ai aimé la musique très tôt, j’ai beaucoup écouté les artistes d’ici et d’ailleurs. Ça m’a rapproché du théâtre. J’ai fait trois éditions des Récréatrales.

En 2012, à l’ENAM, nous avons eu un enseignant en connaissance des arts plastiques appliqués, Jean-Luc Bambara. Après ses cours, il m’a invité à son atelier à l’espace BARSO. Là, au lieu d’un cours théorique, il nous enseignait en faisant, la cire perdue, les notions de proportion, d’équilibre en travaillant la matière de ses mains. Il nous faisait modeler nous-mêmes pour comprendre par le geste, pas par les textes.

Jean-Luc Bambara. Après ses cours, il m’a invité à son atelier à l’espace BARSO

Il m’a expliqué qu’il faisait ça parce que ceux qui administrent le secteur culturel doivent comprendre les difficultés et les besoins réels des artistes. Après cette formation, il m’a dit : « Je pense que tu peux venir travailler avec moi. » C’est là que j’ai commencé à créer des œuvres. J’ai ma carte du BBDA, je suis officiellement artiste sculpteur.

J’ai participé à la création du monument de Thomas Sankara. Il y a eu des critiques, mais ceux qui ont vécu de près cette expérience savent ce qui s’est passé. Réaliser la sculpture de Thomas Sankara est un défi à part entière, je ne dis pas ça par mystère : personne, au Burkina, n’a encore réussi à produire une œuvre sculptée de lui qui soit unanimement reconnue comme ressemblante. Ça n’existe pas. C’est quelqu’un d’hors du commun, et ça se ressent même dans la création artistique.

 

Réaliser la sculpture de Thomas Sankara est un défi à part entière

Oxygène Mag : Quand vous voyez tout ce qui ressort comme musique au Burkina Faso défendant la consommation locale, comment voyez-vous cette industrie musicale ? Y a-t-il des artistes qui reflètent véritablement leur identité ?

DG FASO TOURISME : Nous plaidons depuis longtemps pour l’authenticité, pour que les artistes créent avec une identité musicale burkinabè reconnaissable au plan international. C’est un processus, mais il y a des motifs de satisfaction.

J’apprécie véritablement le travail des artistes burkinabè qui se battent : des Bil Aka Kora aux Amity Meria, jusqu’aux jeunes comme Floby, les Tanya, et d’autres en train d’émerger. Je souhaite qu’on ne brusque pas les choses. Les Burkinabè font toujours les choses avec cœur, à leur façon. Et naturellement, une identité musicale va s’affirmer.

Les artistes sont aujourd’hui plus libres dans leur tête. Ils tapent leur propre sonorité. Quand j’écoute Tanya, quand j’écoute Floby chanter en mooré, il faut reconnaître le travail, même si on n’aime pas forcément la personne. Au niveau de la musique traditionnelle aussi, les Nana Bibata, Habibou Sawadogo et d’autres travaillent sérieusement.

Quand j’écoute Tanya, quand j’écoute Floby chanter en mooré, il faut reconnaître le travail

À l’État aussi de structurer cette filière pour que les artistes puissent véritablement vivre de leur art. Quand nous étions au Tchad, nous avons rencontré Mawndoé, un artiste tchadien qui a travaillé ici avec Smarty. Il nous a dit qu’au Tchad, il n’y a pas plus de trois artistes qui vivent de leur musique. Lui, grâce à ce qu’il a bâti ici, décroche des contrats avec de grandes marques qui lui permettent de vivre confortablement, sans même avoir besoin de tourner. L’art nourrit son homme, Dieu merci. Il y a quelques années, ce n’était pas le cas. Aujourd’hui, certains artistes burkinabè achètent des grosses cylindrées et construisent des maisons pour leurs parents. C’est positif.

Oxygène Mag : Merci infiniment, Monsieur le Directeur général. Un mot de fin pour attirer l’attention de nos lecteurs ?

DG FASO TOURISME : Merci pour cette opportunité de parler du tourisme et un peu de ma modeste personne. Je suis un fils du pays, j’ai grandi au Grand Marché, on est ensemble ici.

Avec tout ce que je vis, toutes les missions auxquelles je participe, je me suis rendu compte qu’il n’y a pas de meilleur endroit que chez soi. Notre pays, c’est notre trésor. On ne doit pas s’amuser avec. Dans tous les domaines.

La géopolitique actuelle nous enseigne beaucoup. Le monde est en train de se redessiner, et nous devons y occuper une place honorable. Le Capitaine Ibrahim Traoré a compris qu’il n’y a rien de définitivement gagné, tout est à construire. Nous construisons un pays dans la dignité.

Individuellement, chaque Burkinabè doit se dire : tout acte que je pose doit être dans l’intérêt général et contribuer à la construction de notre nation. C’est ce qui fera qu’on aura un Burkina Faso paisible et harmonieux, où il fait bon vivre, et qu’on n’ira pas mourir en mer ou errer à l’étranger avec de faux papiers. C’est parce qu’on n’a pas suffisamment travaillé sur son propre pays.

Tous les secteurs d’activité sont encore vierges. Il y a énormément d’opportunités pour la jeunesse. Le mot « chômage » ne devrait plus exister dans notre lexique. J’ai conduit des camions-bennes, j’ai vendu au Grand Marché, sans complexe. Je n’ai jamais chômé.

Pour les jeunes du tourisme : vous allez finir vos études et personne ne viendra vous recruter immédiatement. Votre avenir se trouve sur les sites touristiques. Allez implémenter des choses loin de Ouagadougou. À Tiébélé, à la mare de Boulsa, il y a tout à faire. Une table, une glacière avec de l’eau fraîche à 200 francs : au bout d’une semaine, les clients eux-mêmes vous pousseront à grandir. En six mois, vous êtes entrepreneur. Parce que la demande est forte et que l’offre est inexistante. Il n’y a pas de souvenirs, pas de T-shirts, pas de gadgets sur nos sites, en dehors du Mémorial qui a fait quelques efforts. C’est une opportunité immense.

Pour terminer : je voudrais que nous soyons tous fiers du Burkina Faso. Quand vous écoutez ce qu’on dit de nous à l’étranger, vous ne pouvez qu’être fiers. Nous sommes en train de marquer les esprits bien au-delà de l’Afrique. Le Burkina a une âme, une façon de faire les choses uniques.

J’invite tout le monde à visiter les sites touristiques. Soyons les premiers touristes de notre propre pays. Voyons les activités touristiques non pas seulement comme des occasions de loisirs, mais comme des moments d’enrichissement, d’apprentissage, d’épanouissement et de construction d’une identité culturelle assumée. Car si on ne s’assume pas, rien de ce qu’on fera n’aura de conviction. Soyons convaincus que nous avons quelque chose d’extraordinaire à offrir au monde.

Merci beaucoup !

LA REDACTION

 

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