Dani Kouyaté (Depuis Namur au FIFF) : « Ce qui a toujours manqué à notre cinéma, c’est la vision »
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Dani Kouyaté (Depuis Namur au FIFF) : « Ce qui a toujours manqué à notre cinéma, c’est la vision »

Réalisateur, metteur en scène et comédien, Dani Kouyaté est né à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso. Présent au Festival International du Film Francophone de Namur (FIFF) avec son film « Katanga, la danse des scorpions » nominé en compétition long métrage, OXYGENE MAG accrédité à ce festival l’a rencontré le temps d’un entretien exclusif le 4 octobre 2025. Révélé surtout dans le 7è art en 2003 grâce à son premier film « Sia, le rêve du Python », le fils de Sotigui Kouyaté résidant en Suède depuis 2007, a passé en revue l’après sacre au FESPACO 2025 et surtout, il s’est appesanti de fond en comble sur l’industrie cinématographique burkinabè avec les nouvelles réformes qui vont avec.

 

 Après le sacre continental voire mondial de votre film « Katanga, le danse des scorpions », comment se porte-il ?

En effet, depuis le sacre au FESPACO, le film marche plutôt bien ! Il est passé déjà trois à quatre fois aux Etats-Unis d’Amérique. Il passe dans les festivals en Europe en ce moment. Il passe en Russie etc. C’est autant de festivals où on veut m’inviter mais malheureusement parfois je suis absent faute de calendrier (Rires). En somme, le film marche très bien et c’est une belle chose pour notre cinéma.

Pour arriver à ce sacre, ça n’a pas du tout été facile…Vous allez nous dire un mot là-dessus. Notamment sur les péripéties du financement, le tournage et le montage

Ça n’a pas été facile à plusieurs niveaux. Le plus gros souci a été d’ordre politique. Mon rêve était de tourner ce film dans tout le pays. Quand je faisais mon repérage, c’était ça mon rêve. Mais malheureusement avec la situation sécuritaire instable et précaire, nous avons été obligés de tourner dans un rayon de 35 km à Ouagadougou. On voulait tourner dans le Djôrô jusqu’à vers Gorom-Gorom, mais hélas ! Car même pour aller à Bobo-Dioulasso à cette époque, on hésitait de prendre la route ! Certains voulaient qu’on aille tourner ce film dans un autre pays ; j’ai dit non, car ça serait une défaite sanglante ! Ainsi on a décidé de faire un film dans un rayon 35 km à Ouaga, il fallait inventer pratiquement tout. La forêt, le désert etc. et on a réussi à le faire. On a même tourné dans la forêt de Bangr’weogo au lieu d’aller dans le Djôrô. C’est aussi ça l’avantage de l’art dans la création, car quand on rêve, on peut faire pleins de choses. Par exemple quand on s’est rendu dans la forêt de Bangr’weogo, j’ai vu qu’il y avait un hippopotame là-bas. Ce n’était pas prévu dans mon histoire mais on est allé le trouver et on voulait le filmer car il était à sa place. C’est pour dire qu’on peut convertir des choses négatives en positivité. Quand les gens ont vu ce film, ils ont pensé qu’on a certainement fini par apporter un hippopotame sur notre plateau de tournage (rires). La deuxième difficulté était aussi politique. Comme vous le savez ; nous ne sommes pas en bons termes avec beaucoup de systèmes internationaux en ce moment. Mes partenaires occidentaux ont tous reculé hein ! Tous ! J’ai dû produire le film moi-même. Si vous voyez dans le générique du film j’ai produit le film avec mon compagnon de tous les jours Moussa Romba. Bref, on a fait le film à deux. Il fallait donc inventer les choses pour que le film puisse exister. J’ai travaillé sur du minimalisme et donc c’est un film minimaliste ! Uniquement avec quelques costumes, des cauris et puis des acteurs…J’ai fait avec les moyens que j’avais, c’est aussi notre façon de travailler ! Si j’avais suffisamment des moyens, j’allais faire mieux que çà. Qu’est-ce que vous voulez ?! Parce que l’argent ne peut pas nous bloquer et c’est aussi ça la force de l’art. Ce sont techniciens et nos comédiens qui ont fait ce film. Nous avons une valeur humaine qui est quantifiable. L’énergie que les gens apportent, c’est quantifiable et ça vaut beaucoup d’argent. Parce qu’ailleurs vous payez cher pour avoir cette énergie. Mais chez nous, les gars sont prêts à quasiment se saigner pour toi…

Comment justement vous avez pu convaincre tous ces comédiens et techniciens ?

J’ai travaillé avec mon ami et mon frère Ildevert MEDA qui était le Directeur du casting. J’ai dit à Ildevert, que mon souhait était d’avoir symboliquement tous les grands du cinéma burkinabè. Nous nous croyons à la force humaine et à l’engagement des burkinabè. Parfois ils ne parlent même pas de cachet. Je dirai que c’est une question de vision tout simplement.

Pendant combien de temps vous avez tourné et monté ce film ?

Ça aussi cela fait partie des difficultés de ce film. Nous avons tourné le film pendant sept semaines à Ouagadougou, mais le montage a pris deux ans ! Je tenais à travailler avec une équipe 100% burkinabè. Il y avait certes une personne d’une autre couleur, mais elle était aussi burkinabè car elle avait obtenu la nationalité burkinabè. Mon ingénieur de son était un jeune qui sortait de l’ISIS, formé à Ouaga. Le monteur aussi était un jeune ouagalais surtout pour montrer ce que nous pouvons le faire. Ce n’était pas donc facile de travailler le montage à distance, car j’habite et je travaille en Suède et mon monteur il est à Ouaga. On travaillait à distance et au final, au premier rendu, le film faisait trois heures. Pourtant, je devais faire un film d’une heure quatre-cinq minutes. Il a fallu qu’on trouve des voies et moyens pour réduire tout, en gardant le fil conducteur du scénario et tout ce qui va avec. C’est pour ça qu’il y a eu énormément de scènes de combat qu’on a tourné dans la zone de Pabré, malheureusement on a été obligé de mettre à la poubelle.

Justement parlant du scénario, bon nombre de cinéphiles, malgré l’adaptation de la pièce de théâtre classique, « Macbeth » de William Shakespeare, certains ont trouvé une similitude avec la situation que nous avions vécu au Burkina Faso et dans certains pays. Quel commentaire faites-vous ?

C’est aussi cela la force de la métaphore dans les histoires universelles. Ce qui est intéressant dans ces grandes histoires universelles ; c’est de les approprier. C’est dans cette appropriation que tu apportes ta touche. Je vous donne un exemple ; « Sia le rêve de Python » un de mes films. Il y avait une situation qui était aussi similaire à la situation du Burkina à l’époque au point où, qu’à chaque fois que Kerfa « le fou » apparaissait, on criait « Norbert Zongo ! ». Parce qu’ils voyaient complètement l’histoire. En ce moment en tant qu’artiste, tu pousses le vice plus loin ! Quand j’écrivais mon scénario, Kerfa « le fou », on l’assassinait, mais on ne le brulait pas. Et moi j’ai non…il faut mettre le feu (rires). Ce détail, je le ramène à moi sur mon scénario. C’est valable pour William Shakespeare. L’histoire des arbres qui marchent que vous avez vu dans « Katanga », ça existe dans la pièce de théâtre, ce n’est pas moi qui le dis. Les masques en fibres ça existe chez-nous et c’est encore plus dangereux ! Mais ce n’était pas du simple de faire cette scène avec les masques. J’ai pris des contacts partout, ça été difficile et au final, c’est un jeune technicien qui a été initié dans la fabrication des masques qui s’est proposé de nous aider en demandant l’autorisation à ses paires. C’est ainsi qu’on a pu tourner cette scène très importante.

Quel est votre avis sur les nouvelles réformes de la filière cinéma dans son grand ensemble au Burkina ? Notamment avec la fédération des structures pour en faire une seule entité avec des démembrements, chapotés bien-sûr par l’ABCA (L’Agence Burkinabè de la Cinématographie et de l’Audiovisuel).

Vous savez Monsieur Honla, le diagnostic était clair il y a longtemps ! On a eu des sommets, des colloques il y a très longtemps…Tout était clair à cette époque ! Ce qui a toujours manqué, c’est la vision. Une vision politique réelle de notre cinéma. Il faut des sous et il faut que cela soit bien organisé. Il y a eu des tas de réunions à ce sujet. Jusqu’ici il n’y avait pas eu de volonté et de vison réelles, si bien qu’on est tombé dans nos travers et on faisait la politique du FESPACO. A l’approche du FESPACO, on faisait du saupoudrage à certains réalisateurs. D’autres vont aller voir Blaise Compaoré ou autre, pour prendre un peu d’argent etc. afin qu’il y ait un film au FESPACO. Ça ne passe pas comme ça ! Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il y a une vision. J’ai l’impression qu’il y a des choses qui sont en train de se mettre en place, avec un besoin de résultat. Je touche du bois et j’attends de voir, mais je sens qu’il y a une vision. Si l’on saisit l’opportunité du vent qui souffle, c’est possible que les choses démarrent.

Vous qui vivez en Europe et vous connaissez bien le marché cinématographique international, comment nos cinéastes, notamment la jeunesse pourrait aussi percer ce marché ?

Tout cela c’est une question de vision. Ce qui nous manque, ce n’est ni l’énergie, ni le talent. Ce n’est pas seulement une question d’argent. Parce que l’argent peut être aussi dangereux si c’est mal utilisé. C’est une question d’organisation et de volonté réelle de résultat. Il faut faire confiance aux jeunes. Je viens de vous dire que j’ai travaillé avec des jeunes au Burkina. Pour l’anecdote ; quand j’ai demandé à travailler avec un jeune ingénieur du son burkinabè. On m’a amené un tout petit et je me suis demandé s’il pouvait faire ce job. Mais au final, j’ai été stupéfait ! Il s’appelle Alassane SANFO et dans tout ça il m’appelle « Tonton » (rires), moi je l’appelle petit frère.

« Il faut faire confiance aux jeunes »

Il faut du tout pour faire un monde. Le cinéma, c’est des comédiens, des techniciens, c’est de la distribution, c’est de la production…tout ça, ce sont des métiers. Le producteur aide le réalisateur à porter son projet. Quand le scénario n’est pas bon, le producteur dit au réalisateur qu’on doit le retravailler. Ensuite le producteur cherche un distributeur pour sortir un film. Le distributeur-là ; c’est un métier. Et ce distributeur va négocier avec des salles qui possèdent des bons projeteurs et des bons appareils…Bref tout cela se sont des métiers. On ne peut pas juste faire un film et dire que tout ça va marcher. C’est un métier complémentaire le cinéma et un véritable travail à la chaîne. Il faut avoir une vision de construction et ça peut prendre du temps : cinq ans, dix ans et plus… La dynamique est là en ce moment, grâce l’Alliance des Pays du Sahel. En conclusion ; il y a un réveil, un sursaut d’orgueil. C’est à dire que les problèmes vont se poser de façon concrète avec un besoin de résultat. J’ai cru comprendre qu’il y aura de l’argent pour refaire les salles, des formations etc. c’est de ça qu’il s’agit. Ce n’est pas des talents qui manquent. Les cinéastes burkinabè ont prouvé partout. Pour évoquer la question pourquoi nos cinémas n’affrontent pas les marchés internationaux ?

Il y a plusieurs niveaux de création. Nous avons un cinéma populaire burkinabè qui a été impulsé à un moment donné avec des films dits à petits budgets.  Malheureusement il y a des gens qui font des concurrences et des amalgames qui n’ont pas de raison d’être. Les films à petits budgets sont importants, parce qu’eux, ils permettent de créer une économie de terrain, de faire bosser les techniciens, de faire bosser les comédiens. Vous savez, les comédiens galèrent ! Chaque fois qu’ils travaillent même s’ils gagnent un peu d’argent, c’est bon. Les techniciens aussi, non seulement ils ont besoin un peu d’argent, mais aussi bosser pour améliorer leurs performances. Ce sont des exercices pour eux. Si on m’attend pour travailler c’est compliqué, car moi je viens tous les cinq ans (rires). Mon film va en Europe parce que je prends cinq ans pour le faire. Les gars qui sont sur le terrain, ils ne peuvent pas prendre cinq ans pour faire un film. Mais entre-nous, nous sommes des collègues. On se complète, lui il travaille sur le terrain, moi je travaille dehors, c’est-à-dire hors du continent, mais on est ensemble. Lui en travaillant sur le terrain, un jour il peut monter et changer de statut. Surtout que chacun respecte la place de l’autre et qu’on ne se prenne pas pour des rivaux, mais plutôt qu’on se complète et surtout qu’on ne rentre pas dans des fausses discussions d’anciens et de nouveaux, de comparaison. Il ne faut pas comparer le cinéma de Dani Kouyaté avec le cinéma d’un jeune qui est en train de faire du cinéma sur le terrain. Parce qu’il maîtrise son cinéma et son terrain. Il n’y a pas de comparaison. Ils ont des drones aujourd’hui ces jeunes-là ! Ils font des « trucs » que moi, je ne pourrais pas faire. Mais moi j’aurais besoin d’eux quand je vais venir. J’aurai besoin d’un drone, je ne vais pas faire venir un blanc pour mon film. Nous devons changer les paradigmes car ce sont les anciens systèmes qui ont créé trop de mauvais reflexes. Il y avait quand même l’argent à l’époque et d’autres ne gagnaient pas. Ceux qui en recevaient ne faisaient même pas des films. Maintenant, nous avons l’opportunité de changer ça maintenant.

Eléonore YAMEOGO (Membre du Jury au FIFF) en compagnie de Dani Kouyaté

Vous avez dit que votre film « Katanga, la danse des scorpions » voyage énormément, la preuve, il est au FIFF. Qu’en sera-t-il pour la suite concernant ce film et à titre personnel ?

Je réfléchis à mon prochain film. Comme je dis, je mets cinq ans entre deux films. Là maintenant je réfléchis à mon prochain film. Je vais reculer pour mieux sauter d’autant plus que la barre cette fois-ci est maintenant plus haute. Avec toutes les dynamiques qui sont en train d’être mises en place, nous allons y arriver. Quant à « Katanga », il continuera de voyager. Il est surtout sorti en Afrique, à Abidjan, au Togo. Il va sortir au Sénégal, en Guinée etc. J’ai une distributrice SUDU Connexion gérée par Claire DIAO qui est aussi une compatriote burkinabè. Elle fait un bon travail sur le terrain en Afrique. Quand on a eu l’Etalon d’Or de Yennenga, les gens m’ont dit d’aller voir un grand distributeur. J’ai dit non ! Je travaille en synergie, ce n’est pas parce que j’ai eu l’Etalon, que je vais m’attacher d’un grand distributeur. Là ils vont te faire tomber car ils s’en fichent ! Ils sont là, parce que tu as eu l’Etalon d’Or ; Ils ne sont pas là par ce que tu veux dire des choses. Si ton Etalon ne les apportent rien, ils vont te laisser tomber. Je travaille en synergie et c’est l’humain qui fait ma force.

Interview réalisée au FIFF à Namur par Hervé David HONLA

 

 

 

 

 

 

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