Regards

Pierre DOUMOUNT (Journaliste/documentariste) : « Un bon journaliste ne doit pas être dans le sensationnel »

Journaliste à Bouquet Média TV Namur depuis trente six ans, c’est la deuxième édition du FIFF qu’il a connu ce festival qui fait la promotion des Films francophones. C’est en 2005 a qu’il commencé à venir régulièrement au Burkina Faso pour faire des documentaires pour les ONG telles que : OXFAM, CNCBD (Centre National de la Coopération Belge au Développement), SOS Femmes, Ile de Paix à Fada N’Gourma…Pierre a également travaillé au Burkina Faso sur les thématiques de l’agriculture. Plus tard, il a commencé à réaliser des documentaires personnels sur l’écologie, l’emploie, l’économie sociale, agroécologie, l’aventure Europe/Afrique et de l’alphabétisation. Souvent présent au Festival Ciné Droit Libre à Ouagadougou, il nous a accordé une interview exclusive le 6 octobre 2023 à Namur.

OXYGENE MAG ne peut se déplacer ici à Namur dans le cadre du FIFF et ne pas chercher à vous rencontrer. Vous avez graduellement aimé le Burkina Faso. Qu’est ce qui justifie ce choix ?

Le premier coup de foudre, c’était en 1984. J’étais formateur dans une ONG qui à cette époque, faisait de la formation à l’endroit des jeunes qui voulaient partir en volontariat en coopération dans les années 80 au Burkina Faso. On voulait comprendre leur motivation pour le départ ; d’autres voulaient simplement éviter le service militaire obligatoire. D’autres en tant qu’ingénieur agronome voulaient être pratique sur le terrain en Afrique et faire évoluer le pays dans lequel, il comptait y aller. D’autres personnes voulaient donner deux ans de leur vie en Afrique uniquement par charité etc. A l’occasion de cette formation, on a invité des gens qui avaient des expériences sur le terrain soit au Sénégal, Guinée-Bissau, Brésil etc. Je me souviens qu’il y avait un burkinabè, Adama, j’ai perdu son contact. Il m’avait parlé de son pays. J’ai trouvé que c’était un drôle de pays. C’était surtout déjà le « Pays des Hommes intègres » Thomas Sankara était au pouvoir. J’ai donc pris la résolution de partir au Burkina en 1984. J’ai fait un long voyage partant de l’ile de la Casamance par bateau pour remonter jusqu’à Dakar, ensuite on a pris un autre axe à Bamako où on a rencontré là-bas un journaliste de la radio, puis on a pris des taxis brousse pour arriver à Bobo-Dioulasso. Enfin, nous avons remonté sur Ouaga pour rencontrer Adama. Je voulais aller au Burkina parce qu’il y avait Thomas Sankara. Il y avait là, un nouveau pouvoir en place qui m’intéressait politiquement et je voulais connaître un peu le pays. Puis il y a eu un grand trou. Je n’ai pas toujours été fidèle au Burkina, j’étais au Sénégal, Cameroun…bref un peu partout. Puis je suis revenu au Burkina en 2005 pour faire de nombreux documentaires et chaque année, je partais ensuite je revenais. A force des voyages, on commence à connaître beaucoup de gens et puis on retourne à titre personnel pour aller dire bonjour aux gens et aux amis, ensuite j’ai amené mes enfants pour visiter. C’est un coup de foudre réel pour le pays, parce que les burkinabè portent bien leur nom ; ils sont intègres. Surtout c’est la confiance, c’est le calme, c’est l’écoute, ils ne sont pas pressés, ils sont naturels. On écoute, on partage. Si je dis à quelqu’un : « non je ne veux pas acheter ta ceinture », il ne te harcèle pas, il comprend ton message. J’aime ce comportement là et le message est simple et naturel.

Faisons un tour sur le cinéma. Vous vous êtes beaucoup lancé sur le documentaire. Est-ce que cette catégorie est mieux captivante que la fiction ?

Le documentaire m’intéresse parce que je pars du journalisme, je fais des reportages infos et par la force des choses, j’ai été amené à faire des documentaires pour une ONG quand je partais dans des reportages. On arrivait à faire des éléments de 26 mn et puis j’ai fait des documentaires parce que j’avais été appelé à aller dans plusieurs pays. En somme, c’est aussi ma fibre journalistique qui parle. Maintenant, la fiction c’est super, mais je n’ai pas reçu une formation pour diriger une équipe. Donc il faut reconnaitre ses limites. Documentaire, je suis un peu plus à l’aise, je ne suis vraiment pas le champion des documentaires, mais en tout cas, j’ai cette fibre-là.  Au FIFF j’ai vu « L’envoyé de Dieu » réalisé par une nigérienne Amina Mamani qui vit à Ouaga. C’est une fiction, mais c’est remarquable ! A la limite, il ne fallait pas faire un documentaire, c’était la fiction qu’il fallait faire. On a une autre fiction au Cameroun ; « Le spectre de Boko Haram » ce qui était bien, c’est que la réalisatrice Cyrielle Raingou faisait parler des enfants. Il y a des fictions qui parlent très bien des choses et finalement si on avait fait un documentaire, il n’y aurait pas des témoignages comme on peut avoir dans une fiction. C’est aussi ça la force de la fiction, c’est qu’on peut approcher une vérité et l’expliquer de façon aussi forte, bien filmer si le scénario est bien construit, on peut l’amener de façon aussi forte qu’un documentaire.

Je voulais aller au Burkina parce qu’il y avait Thomas Sankara

 

Le festival CINE DROIT LIBRE au Burkina que vous connaissez bien, fait la promotion de la liberté d’Expression. Quelle place de nos jours doit-il avoir au Burkina Faso, au regard du contexte sécuritaire difficile ?

Alors là ; avec ce festival, on tombe vraiment dans la nécessité de renforcer la liberté d’expression. Moi aussi j’ai eu un coup de cœur par rapport à CINE DROIT LIBRE, parce qu’il présente des documentaires qu’on voit difficilement en Europe et l’avantage est qu’il nous présente des films. Il invite des réalisateurs et des réalisatrices donc il y a un contact qui est super intéressant. En plus, les débats sont bien menés. Ce qui est encore plus intéressant, est que ce festival va dans les quartiers. Ce n’est pas un festival qui reste au Ciné Burkina ou Neerwaya. Ce n’est pas du tout élitiste. Ils vont dans les quartiers, ils vont à la rencontre des jeunes et je pense que ; que ce soit pour les documentaires ou les films fiction, c’est ça la force ! Aller au-devant là où ils sont. D’ailleurs les festivals les RECREATRALES ont d’ailleurs bien compris. Je ne peux qu’encourager toute l’équipe à continuer dans cette voie-là. Même si ça va être de plus en plus compliqué à mon avis. Mais c’est nécessaire, tant que je peux parler de ce festival et je n’arrête jamais d’en parler pour le soutenir.  Le documentaire aide à conscientiser les gens, je pense que l’équipe de CINE DROIT LIBRE organise aussi des rencontres pour partager et en discuter.

Cette année au FIFF, il a surtout été de la coproduction. Peut-on affirmer de nos jours que c’est un grand avantage pour les réalisateurs africains ?

C’est peut-être compliqué à l’heure actuel de trouver des financements. S’il y a une coproduction, pour peu qu’elle soit partagée, pour peu qu’elle n’impose pas des contraintes qui mettraient en difficulté les réalisateurs ou dans un changement de ses objectifs et de ce qu’il a envie de faire, alors oui ! Si c’est induire des changements au niveau du scénario, moi j’aurai beaucoup de réticences. C’est une atteinte à la liberté d’expression déguisée par le fait que l’autre pense qu’il faut moins de moyens dans tel ou tel secteur. Soi ; il ne faut pas critiquer de cette façon mais plutôt autrement.

En tant que journaliste professionnel. Avec l’avènement des nouvelles technologies, le métier de journalisme est difficilement crédible au regard des fake news et de ceux qui s’autoproclament sur les réseaux sociaux. Quel pourrait être leur place de nos jours ?

La différence entre un journaliste et les pseudos journalistes ou le monsieur tout le monde ; est que le bon journaliste doit absolument prendre du temps. Il ne doit pas être dans le sensationnel. Il doit recouper ses infos à fond avant de publier et c’est ce qu’on appelle le « slow journalisme » et moi, je suis plutôt sur ça. Parce que les fakes news, ça va très vite et en consomme très rapidement. Tandis que, le journalisme, va pouvoir retrouver son importance en proposant des informations qui sont vraiment retravaillées, recoupées et il va casser aussi les fakes news. Il y a des exemples ici en Belgique et ailleurs où de telles infos vraies, il faut pouvoir la payer. Ce n’est pas du gratuit que le journaliste vous proposera la bonne information. Il y a des journaux de plus en plus ici, si vous avez besoin d’avoir la bonne info, il va falloir payer. Le « Slow journalisme » maintenant, il faut pouvoir payer. Ici en Belgique, il y a des exemples de revues qui font soit dans l’investigation, dans l’analyse ou dans les grands reportages, mais, il va falloir payer. Maintenant en Afrique, c’est compliqué, parce qu’on connaît bien le « couper journalisme » où le journaliste attend d’abord les frais de déplacement pour venir là où se trouve le Ministre, le maire…ça s’est compliqué ! Je n’en veux pas à ces journalistes là et je comprends bien, parce que c’est compliqué. Il n’y a pas des moyens financiers et donc s’il faut prendre, une voiture, un taxi, une moto, il faut se loger etc. C’est une grande difficulté. Je pense qu’il y a un moyen d’y arriver en trouvant des synergies avec des groupes de presse qui sont déjà dans le « Slow journalisme » ici en Europe et qui peuvent soutenir cette initiative similaire en Afrique. Il y a surement des ponts qui pourraient exister.

le bon journaliste doit absolument prendre du temps.

 

Quel est le regard que vous portez sur le FIFF 38 ans apprès ?

D’une manière générale, ce qu’on nous propose en termes de programmation, c’est très intéressant. Même en matière de film, nous avons regardé des films vraiment très bien construits. J’ai vu beaucoup de films de Première œuvre, j’étais très étonné par la qualité de ce qui était présenté. J’ai vu aussi beaucoup de documentaires qui m’ont agréablement surpris au niveau de la réalisation. Donc au niveau de la programmation, je trouve que ça tient largement la route et ça de la production cinématographique. Il fut un temps où on avait beaucoup de films africains, peut être un trop par rapport à l’équilibre. Cette année, j’en ai vu quelques-uns qui avaient le mérite d’exister. Je n’ai pas vu des films de grands réalisateurs africains hyper connus à l’image de Moussa Toure, Rhamatou Keïta et bien d’autres…c’est une autre génération qui arrive, il faut leur donner la chance. Par exemple, j’ai vu le film d’une jeune réalisatrice sénégalaise « Banel et Adama » de Ramatou-Laya Sy ; mais il y a pleins de choses hyper intéressantes qui dénoncent le poids des traditions. Mais c’est à travers une fille qui est rebelle. Ce n’est un homme qui est rebelle, c’est une femme qui est rebelle ! J’ai beaucoup aimé la créativité de cette jeune réalisatrice en tout cas, elle va aller très loin. Il y aussi « Campus FIFF », c’est tout ce qui est présenté devant des classes qui viennent en matinée voir des films et j’ose croire qu’il y a aussi des débats au sein des classes, parce que les thématiques qui sont abordées, sont importantes. Il y a encore des possibilités pour sensibiliser les jeunes. Il fut un temps où il y avait un peu plus de moyens financiers pour le FIFF, ça il ne faut pas l’oublier. Il y a eu la crise, les sponsors ne sont plus là. Par exemple, il y avait un grand chapiteau sur l’esplanade de la BOURSE qui avait l’avantage que tous les gens qui venaient pour le festival, pouvaient se retrouver là-bas. Il y avait un grand orchestre qui animait, c’était festif. Mais en même temps, il y avait des moyens de rencontrer les réalisateurs, réalisatrices pour des partages. Pour l’instant, ce côté est en veilleuse, on espère que les finances vont revenir. C’est la preuve que, même ici en Europe, on est un peu coincé au niveau financier (rires). Il ne faut pas croire que l’argent tombe du ciel hein ! C’est une réalité qu’il faut pouvoir répercuter en Afrique au Burkina Faso. Il ne faut pas croire que c’est parce que c’est en Europe, l’argent est là…non, non non ! Le cinéma parvient à maintenir son festival malgré la crise. Mais ce n’est plus comme avant. Il y avait d’un côté, le côté excessif de la fête, je ne veux pas rentrer dans les détails mais il a manqué quelque chose. Les fidèles qui ont connu les heures de gloire, ils espéraient pouvoir rencontrer les réalisateurs autour d’un verre. C’est dans ces conditions au niveau du chapiteau que j’avais pu rencontrer lors d’un précédent FIFF, le réalisateur de « Timbuktu » Abderrhamane Sissako.

Le regretté RASMADI

 

Un retour au Burkina, c’est pour quand ? Vos amis Abdoulaye, Gidéon et Anselme vous attendent…

Vous citez Abdoulaye et Gidéon, Anselme…chaque fois quand je suis à Ouaga, je me manifeste. Je vais chez Gidéon on discute un peu du pays, il m’informe. J’ai vu aussi en mars dernier le film sur une grande personnalité burkinabè Moustapha Laalbli Thiombiano qui possédait la première radio libre privée d’Afrique. Je vais prendre contact avec Abdoulaye et j’y retournerai bientôt fin novembre pour CINE DROIT LIBRE. J’ai aussi un projet de documentaire avec quelqu’un qui malheureusement est décédé. Notamment Rasmadi. On préparait un documentaire sur lui où il avait envie de quitter la Belgique et de rentrer dans son village à Saponé pour se lancer dans l’agroécologie. Et donc, nous avons suivi comment il est allé acheter son terrain, creuser un puit pour trouver l’eau qu’il n’a pas trouvé. Il a construit sa maison avec des Eco dômes. On l’a suivi quand il rencontrait Pierre Rabi à Gorom-Gorom, même ici en Belgique, on l’a suivi. Nous avons pleins d’images, pleins d’interviews et je me dis qu’en hommage, ça serait intéressant de faire un documentaire avec les matières que nous avons. C’était un monsieur qui était très connu ici à Namur, il avait son nom partout. Il nous a marqué tous ici à Namur !

Interview réalisée à Namur Par Hervé David HONLA 

 

 

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