Entretien avec

Eléonore YAMEOGO (Réalisatrice Burkinabè) « Il faut créer un fonds pour le cinéma au Burkina »

Présente au Pavillon Afriques avec la célèbre actrice Franco-béninoise Tella Kpomahou l’héroïne du film « Il va pleuvoir sur Conakry de Cheick Fantamady Camara sorti en 2006, la réalisatrice burkinabè Eléonore YAMEOGO nous accordé un entretien vérité sur la problématique du cinéma africain le 22 mai 2022.

 

A chaud Eléonore, quelles sont vos impressions sur cette 75è édition du festival International du cinéma de Cannes ?

L’Afrique est présente mais pas comme les autres années. J’ai l’impression qu’il y a une volonté de la part des organisateurs de ce festival, de choisir une année pour l’Afrique à Cannes. Je pense que cette année n’est pas l’année de l’Afrique. Dans la compétition, on ne voit pas de films africains comparé en 2019 où on avait des films comme « Atlantique » de Mati Diop où le Sénégal était représenté massivement. Beaucoup de réalisateurs, techniciens étaient conduits à ce festival. J’ai l’impression que c’est une touche pour eux, de faire souvent des clins d’œil aux cinémas d’Afrique.

Notre reporter en compagnie de l’actrice franco-béninoise Tella Kpomahou

Est-ce que vous voulez affirmer que le festival de Cannes choisi des éditions spéciale où il rend hommage à l’Afrique ?

C’est certes un festival mondial, mais c’est également à nous aussi de concevoir des œuvres pour venir prendre nos places. Quand je prends l’exemple du FESPACO ; les français n’ont pas cette possibilité de venir présenter leurs œuvres. Donc c’est déjà bien qu’un festival financé en grande partie par l’Etat français, puisse ouvrir aussi ses portes à d’autres pays. En ouvrant la compétition à d’autres réalisateurs autres que français, ça pénalise les réalisateurs français ; Parce que la sélection est très limitée. Donc en sommes, je ne pense pas que le festival de Cannes stigmatise les cinémas d’Afrique.

Est-ce que ce n’est pas dû au choix des films africains au niveau des critères de sélection à Cannes ?

Il y a certainement un problème lié au choix. Peut-être certaines créations et productions africaines ne rentrent pas dans leurs critères de sélection. C’est une compétition de haut niveau tout de même…

“…Il faudrait sortir de son confort du milieu africain et d’aller voir les autres” Eléonore YAMEOGO

…Est-ce à dire que les réalisateurs africains font des mauvais films ? (Tella Kpomahou répond)

Les réalisateurs africains ne font pas des mauvais films. Mais chaque institution possède ses règles. Est-ce que nos productions rentrent parfaitement dans ses règles ? Je pense que oui ! Il y a des films africains à Cannes, peut être c’est rare, mais nous en avons. Je peux citer des films d’Abderhamane Cissoko, Hamed Saleh, Idrissa Ouédraogo, Rhamatou Keita etc. On n’est pas aussi présent comme on le souhaite. Parce que certainement on n’a pas les moyens. Ça dépend aussi des thématiques des films qui sont liés à nos réalités africaines. Peut-être que, ça ne rentre pas en écho avec ce qu’ils recherchent. Mais en aucun cas, nos productions ne sont à vilipender. On n’a pas à rougir car l’Afrique a ses contraintes et ses réalités. Des porteurs de projets qui arrivent à sublimer cette Afrique-là, existent. Même si ça ne rentre pas dans les critères de Cannes. On ne va pas non plus se dénaturer parce qu’il y a des règles qu’il faut forcément rentrer dedans. Dans ce cas, on fait des films pour un festival de Cannes et après, qu’est ce qui va rester ? La vie d’un cinéaste ne doit pas, à mon avis, se limiter sur les festivals.

Quand on parle de porteur de projet en Afrique, on parle de financement. Eléonore est ce que le problème fondamental du cinéma en Afrique c’est le financement ?

L’un des facteurs qui fait en sorte que le cinéma africain ne soit pas assez représenté à Cannes, c’est un problème de financement et de production.

Qui doit financer ?

Je ne connais pas les critères de Cannes, mais quand on arrive avec un film en compétition ici ; on regarde déjà dans la fiche technique. Qui a produit le film ? Quels sont les partenaires qui ont soutenu le film ? Et quelle est la maison de production qui distribue le film ? Un film qui sort à Cannes, on ne peut imaginer qu’il n’a pas de distributeur. Le parent pauvre du cinéma d’Afrique c’est aussi ça !

…Donc on ne peut pas sortir de nulle part et être sélectionné à Cannes ?

Tu peux avoir fait un super beau film, mais s’il n’est pas passé par un circuit de distribution fiable ; c’est difficile d’arriver ici. C’est un système de réseautage qui conduit les cinéastes africains à arriver ici. Sinon, je pense qu’il y a des belles réalisations dans beaucoup de pays d’Afrique mais qui n’arrivent pas à trouver le chemin de Cannes parce qu’il n’y a pas des productions qui vont avec.

Comment faire donc pour rentrer dans ce circuit ?

Il faudrait sortir de son confort du milieu africain et d’aller voir les autres. Trouver aussi d’autres formes de regarder le monde. Si on se limite à sa fenêtre et puis regarder les histoires qui se passent chez le voisin, je pense qu’on peut raconter aussi son histoire, en prenant en compte un langage universel. On limite la possibilité pour le film de voyager. Il faut qu’on arrive à porter un regard nouveau, mais un regard international.

Je me retourne vers vous, Tella. Qu’est ce que l’Afrique doit présenter de nos jours comme œuvre à la face du monde ?

Je me dis qu’il faut surtout parler de soi. Quand on parle de soi, quand on part de son authenticité, on peut arriver à toucher l’univers. Donc cela ne sert à rien de vouloir raconter des histoires à la manière de…Nous avons nos richesses, nos potentialités, nos traditions, on possède notre identité. Pourquoi donc vouloir faire comme ? Si on parle un langage africain aux africains ; déjà on intéresse les nôtres. A partir de là, on trouve notre marché de consommation de nos histoires en interne. Parce que la demande est forte. Il y a autant des jeunes aujourd’hui sur les réseaux sociaux qui ont envie de faire comme les indiens, les américains. C’est parce qu’on manque d’histoire ! Comment on doit les raconter ? Comment s’en approprier ? Comment on montre à un jeune africain ou africaine d’être fier de son histoire ? Mais c’est ça qui est important ! Et à partir du moment où on a trouvé ce chemin-là, le festival de Cannes et tous les autres festivals viendront à nous. Il ne faut pas faire des films pour faire comme… Moi j’ai ma manière de jouer qui est la mienne et différente des autres. J’ai appris les classiques d’un jeu de rôle, après j’ai ma manière de jouer en tant qu’africaine. Bref, je m’approprie mon rôle à ma manière, c’est ça mon challenge. Quelque soit le rôle que je joue, j’ai besoin de voir une femme africaine.  C’est comme ça une jeune africaine va se sentir intéressé par l’histoire, car ils trouveront qu’elle possède sa propre identité dans son jeu.  Je ne suis pas Julia Robert ou encore Sharon Stone, mais plutôt une actrice africaine qui raconte l’universel à travers ma personne.

Parlons de vous Eléonore pour terminer. Vous êtes présente à Cannes. C’est pour quelle occasion ? Comment voyez-vous le cinéma burkinabè de demain ?

Je suis à Cannes avec mon producteur qui est également mon frère ainé, Honoré Yameogo. Il a été sélectionné parmi les six producteurs de l’Afrique Francophone dans un programme du Centre National de Cinématographique Française.  Il est là pour défendre ses projets. Moi je suis venu en renfort pour qu’ensemble, nous puissions défendre les deux projets. L’idée c’est de trouver les producteurs du Nord qui vont accompagner ces projets. Notre premier objectif sur la production Sud-Sud est atteint. Nous sommes maintenant à la recherche d’une coproduction Nord-Sud.  Tout se passe bien, il y a beaucoup de perspectives. Je souhaite à beaucoup de jeunes burkinabè d’avoir ce genre de possibilité. Car quand on arrive à Cannes, on peut avoir une vision plus large et on rêve grand parce qu’on est à côté des grands en voyant leur travail. Quand on voit toute la montée des marches, on se dit que tout est partie d’une idée d’un homme ou d’une femme pour en devenir un symbole. Aujourd’hui, les gens s’habillent en robe de soirée et il y a un code vestimentaire dans les salles de cinéma. Tout est pourtant partie de l’idée d’une personne. Venir à Cannes, c’est un parcours de combattant, si on n’est pas invité dans le cadre d’un programme, c’est vraiment compliqué. J’ai cette chance d’y venir régulièrement par ce que je vis en France. Mais il faut que le gouvernement burkinabè, à travers le ministère de la Culture, puisse mettre des moyens financiers de côté pour accompagner ces jeunes-là à voyager. Nous sommes la capitale du cinéma d’Afrique, il faut penser à créer un fonds spécial pour le cinéma. Je ne sais pas si c’est encore une réalité. Quand on regarde autour de nous ; le Niger, le Sénégal, la Côte d’Ivoire etc. au Burkina, il n’y a aucun fonds ! Quand tu veux faire un film et que tu cherches le financement ; avant que l’OIF te soutienne, on te demande d’abord 40% de ton budget. Si ton pays déjà te soutient et te permet déjà d’avoir ces 40% là, tu es confiant avec un dossier costaud pour défendre ton projet à l’international. La compétition au niveau des financements est devenue très rude. Nous avons une sœur Valérie KABORE qui est devenue Ministre de la Culture, je pense qu’elle connaît bien cette problématique qu’elle va pouvoir bien défendre. Il faudrait mettre un fonds pour les cinéastes sur la longue durée et non ponctuel parce que le FESPACO arrive.

Hervé David HONLA

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