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«LE CIMETIÈRE des ELEPHANTS » d’Éléonore Yaméogo : «Je sais que c’est un film qui dérange!»

Zoom sur les Pères Blancs

Le 27 novembre 2019 à 18h30 à l’Institut Français de Ouagadougou, la réalisatrice Burkinabè Eléonore Yaméogo convie l’ensemble des burkinabè au lancement officiel de son film «Le cimetière des Eléphants ». Un film qui pénètre dans l’univers des Pères Blancs, les anciens missionnaires qui ont foulé le sol africains avant les Indépendances pour des campagnes d’évangélisation. Pour certains, ce film dérange mais pour la réalisatrice de «Paris mon paradis», ce film est le tout premier à montrer l’œuvre des missionnaires en Afrique et leur rapport avec la colonisation. Elle revient aussi sur les maux qui minent l’industrie cinématographique burkinabè.  Entretien exclusif !

  

Votre présence à Ouagadougou au Burkina Faso, dans votre terre natale,  n’est pas fortuite je suppose ?

Je suis actuellement à Ouaga dans le cadre de la présentation officielle de mon film. Un film qui est déjà sortie pendant le FESPACO et qui était en compétition. Comme vous le savez, pendant le FESPACO, nous sommes dans des moments de stress surtout quand on est en compétition. On n’a pas le temps de rencontrer son public, de faire un débat. Donc pour moi, cette projection qui va se passer demain, 27 novembre 2019 à l’Institut Français de Ouagadougou, est très importante. C’est comme si c’est la première fois que je  montrais ce film à Ouagadougou. Je serais en face des Burkinabè et je pourrais  défendre mon point de vue en échangeant  avec la communauté chrétienne et les soit disant panafricanistes. Surtout que ce film puisse créer des débats et apporter sa vision concernant cette histoire commune.

Après le FESPACO, est-ce qu’Eléonore a présenté ce film dans d’autres festivals ?

Au-delà du FESPACO, ce film a été sélectionné dans plusieurs festivals. Il a été primé au Burundi en qualité de meilleur documentaire. Il y a une semaine, il a été primé au Cameroun où j’ai eu la PLUME d’Or. Aujourd’hui, le film revient à la maison après avoir pris des forces à la rencontre des burkinabè.

Ce film documentaire revient sur la présence des missionnaires catholiques en Afrique. Un thème sensible. Pourquoi avoir voulu promener votre caméra dans domaine assez mélancolique ?

 «Le cimetière des Eléphants » qui parle des Pères Blancs (Missionnaires)  qui ont christianisés une grande partie de l’Afrique, notamment le Burkina Faso, je suis moi-même chrétienne. Aujourd’hui malheureusement ou heureusement je n’ai plus la foi. Et lors  de mes rencontres à Paris, j’ai croisé un Père missionnaire qui parle mooré. J’étais surprise et c’est ainsi que j’ai découvert cette Maison de Retraite qui abrite une trentaine de missionnaires qui ont servi en Afrique. L’idée du film est partie de là et je me suis rendu compte qu’aucun film documentaire n’existait sur l’œuvre des missionnaires en Afrique et leur rapport avec la colonisation. J’ai décidé de porter mon regard sur le sujet. Je savais que ce n’était pas un sujet évident…

Quel est l’angle que vous mettez  en avant ? Vous dénoncez où vous revivez l’histoire ?

Les Pères blancs sont une communauté qui n’est pas très bien connue. Moi-même quand on me parlait de Père Blanc, c’est un nom qui me rappelait la colonisation. C’était vague dans mes souvenirs. L’histoire c’était de présenter les Pères Blancs. Pourquoi et comment sont-ils venus en Afrique ? Quelle était leur stratégie pour christianiser l’Afrique. C’est déjà de montrer qui ils sont avant de parler de colonisation. A mon humble avis, tout n’a pas été négatif lors de leur présence. Ils ont raté des choses et ils en ont réussi certaines.

Est-ce qu’au-delà de ce film, la question de croyance ne revient-elle pas au-devant de la scène ?

Parler de Dieu, ce n’est jamais évident. Chaque personne à sa relation personnelle avec ce christianisme que nous avions reçu de ces missionnaires. Certains diront que c’est tant mieux, d’autres diront qu’ils sont venus détruire nos rituels, nos traditions. De mon point de vue, si nous avions été christianisé, c’est que les gens avaient besoins d’avoir un bien être. Ce qu’on avait avant, n’était pas assez. Même si aujourd’hui, des chinois ou des japonais arrivent avec une religion, les gens vont suivre. Parce que ce qui est important, c’est le bien-être. S’il y a une religion qui prône la paix, le bonheur etc. on va encore se diriger vers elle. Ceux qui sont chrétiens aujourd’hui, continuent à pratiquer des rituels de nos ancêtres etc. on tâte un peu partout…

Quand vous dites que vous avez perdu la foi, est-ce grâce à ce film documentaire ?

J’ai lu la Bible et quand j’ai grandi, je l’ai lu profondément, j’ai trouvé des parties qui sont contradictoires. J’ai vu aussi certains comportements des religieux qui n’étaient pas très catholiques. Certainement avec la modernisation, on a plus accès aussi aux médias, on se cultive et on lit pas mal de chose. Petit à petit j’ai pris mes distances avec la religion. Je pose effectivement ce regard critique dans le film «Le cimetière des Eléphants»

Techniquement et financièrement, comment avez-vous réalisé ce film ?

C’est un film documentaire, il n’y a pas eu de casting en tant que tel. Mais dans la Maison de Retraite ils sont tous du 3ème âge malheureusement en fin de vie, donc je cherchais ceux qui ont encore la mémoire vive pour relater une histoire cohérente. Mon regard s’est posé sur le Père DE GAULLE, qui est le neveu du Général DE GAULLE. Il a fait 45 ans de mission au Burkina Faso, notamment à Koudougou et à Kokologho. C’est ce Père qui est le protagoniste du film. Il nous conte l’Afrique des années 50, des années d’indépendances et celle d’aujourd’hui. Ils expriment les sentiments qu’ils ont par rapport à la mission qu’ils avaient à accomplir au Burkina Faso. Pour financer ce film, ça n’a pas été évident car à chaque fois que je déposais un dossier, les gens me disaient que ça va  être un film ennuyant. Il fallait que je réadapte à chaque fois l’écriture pour pouvoir convaincre les financiers que ce sont des retraités mais qui ont des choses à dire. Ça pourrait être un film dynamique et non un film qui endort les gens.  Finalement, j’ai pu convaincre la Francophonie, des Régions françaises m’ont suivi ainsi que les Ministères de la Culture des Arts et du Tourisme Burkinabè et Ivoiriens pendant la post production.

“il a été primé au Cameroun où j’ai eu la PLUME d’Or” Dixit Éléonore YAMEOGO

Où est-ce que ce film a été tourné ?

Le film a été tourné dans trois villes : deux villes françaises, Pau et en Région Parisienne. Au Burkina Faso, le film a été tourné à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso et Koudougou. A Bobo-Dioulasso, par exemple, je filme  l’un des derniers missionnaires encore sur le terrain qui va à la rencontre des étudiants futurs missionnaires. Ce sont des Africains venus de quinze pays d’Afrique qui se forment au noviciat de Bobo-Dioulasso pour devenir des missionnaires. Car aujourd’hui en Europe, il n’y a plus la foi et par conséquent, ils forment des séminaristes africains pour continuer à être des missionnaires d’Afrique. En sommes, la relève est noire.

Le film sera projeté demain (27 novembre) à Ouagadougou. Est-ce qu’il sera projeté dans d’autres villes ?

Demain à 18h30 du côté de l’Institut Français de Ouagadougou, le film sera projeté. Ensuite, nous avons huit dates à travers les universités, les quartiers populaires et dans les villes comme ; Koudougou, Ouagadougou,  Bobo-Dioulasso. C’est une façon d’aller directement à la rencontre de mon public. Souvent on attend que les festivals viennent nous chercher pour choisir nos films. Moi j’ai décidé de tracer mon chemin. Ce film, c’est ma vie, c’est mon bébé.

Combien de temps ça vous a pris pour tourner un tel film documentaire ?

Le «Cimetière des Eléphants» ; entre la recherche documentaire, l’écriture, la recherche de financement, le tournage, la post production, ça m’a pris quatre ans ! Tout le monde s’est que le milieu des prêtres est un milieu secret. Pour avoir des autorisations de tournage, ce n’était pas évident. Même quand on les a eus, le premier jour du tournage, on a été refoulé. Ils n’étaient très sereins de nous voir rentrer dans leur intimité avec des caméras.

“Ton confrère burkinabè est même fier de ton échec.”

Vous ne craignez pas des représailles après la sortie de ce film dans certains pays dans le mode ?

Je sais que c’est un film qui dérange ! Je suis consciente et je sais qu’il y a certains festivals qui ne l’ont pas sélectionné parce que c’est un film qui dérange. J’avoue que ce n’est pas un film facile à montrer. IL y a aussi des images assez violentes aussi par moment où l’on voit des esclaves etc. ce n’est pas facile à montrer au grand public.  Je me dis que si je fais du documentaire, c’est pour ça. C’est pour créer le débat, c’est pour bousculer quelque chose.

Le film Burkinabè peine toujours. Malgré tout, l’industrie fonctionne avec ces moyens de bord. Comment voyez-vous l’avenir de ce secteur ?

Le cinéma burkinabè pour moi a un bel avenir, par ce que la jeune génération est très motivée malgré les moyens limités. Mais ma seule crainte, surtout avec la sortie de mon film, j’ai découvert qu’il n’y a pas de solidarité dans le milieu. Si on veut reprendre la tête du cinéma africain, il faut qu’on soit solidaire. Il faut qu’on s’unisse ! C’est ça qui manque. Quand on échoue, ton confrère burkinabè est même fier de ton échec. Comme si, si tu échoues, il va prendre de l’avance sur toi. Je trouve ça dommage  et même violent ! J’ai vu certains films au FESPACO, que tout le monde criait que ce film devait remporter l’Etalon d’Or. Finalement, ça n’a pas été le cas. Cela a fait la fierté de certains burkinabè. J’ai trouvé ça dommage.

Comment voyez-vous cette unité ?

L’Union commence d’abord par des petites choses. Exemple : je suis là pour montrer mon film à l’Institut Français ; mes confrères burkinabè devraient naturellement me soutenir en partageant mes informations et publications sur ce film. Ils devaient s’associer pour communiquer autour de mon film. Envoyer des invitations etc. Pourtant on se connait tous. Mais personne ne s’approche vers moi. Moi de mon côté, s’il y a un cinéaste burkinabè qui a besoin de montrer son film en France, si j’ai un circuit, je dois aussi être capable de montrer l’œuvre de mes confrères burkinabè. Même pour des petites choses, on peut se donner un coup de main. Mais chacun veut gagner seul !

“Quand tu es de la diaspora, tu as de la peine à déposer ton dossier” En compagnie du Ministre des Affaires Étrangères de la Coopération et des Burkinabè de l’extérieur ALPHA BARRY

Que pensez-vous du financement de 1 milliard du Chef de l’Etat ?

(Rires…) parlant du milliard, je n’ai pas grand-chose à dire…la répartition de ce milliard a fait beaucoup de bruits. Personnellement je n’ai pas eu accès au milliard ;  par ce que j’ai l’impression que quand tu es de la diaspora, tu as de la peine à déposer ton dossier. Plusieurs fois j’ai essayé de déposer un dossier de financement sans aucune suite. Pourtant le film que je fais, je le signe en tant que burkinabè et quand je le présente à un festival, on dit «la réalisatrice burkinabè »…

Vous avez dit que vous avez été soutenu par le Ministère ?

Mais pas le Milliard ! C’est après des discussions et que mon dossier n’avait pas été accepté dans certaines commissions, en discutant de ça et pendant la post production, j’ai été soutenu. Ça m’a fait plaisir, car c’est la première fois de ma carrière que l’Etat burkinabè reconnaissait mon travail et m’apportait un soutien. C’était très minime mais c’était un grand plaisir pour moi. C’est comme si j’étais redevenu burkinabè. Pourtant j’ai grandi ici, je suis née ici et je fais partie de la première promotion de l’ISIS. C’est après mes trente ans que je suis partie vivre en Europe. Je dois aussi bénéficier du soutien de l’Etat comme mes autres confrères.

Quels sont ceux qui doivent venir voir ce film demain à l’Institut Français de Ouagadougou à 18h 30 ?

Ce film est tout public ! Même les enfants doivent venir voir ce film. C’est un pan de l’histoire du Burkina Faso qui est conté dans ce film. J’invite tous les burkinabè de toutes les congrégations à venir voir ce film. Ça va être un beau moment débats…

Entretien réalisé par Hervé David HONLA

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