Libre Propos

«Managers» d’artistes musiciens

Une reconversion serait précautionneuse

Au Burkina Faso, il y a des métiers qui naissent comme des champignons. Au regard de la conjoncture et du marasme économique qui châtient notre pays, nombreux sont des jeunes qui, grâce à leur ingéniosité et leur perspicacité créent des opportunités pour se frayer un chemin dans la vie. Sous-scolarisés, analphabètes, étudiants sans-emplois…bref, ils  rafistolent des micros emplois çà et là. Une sorte de chômage déguisé qui ne dit pas son nom et des nouveaux métiers jaillissent sans véritables attributions. Parmi ces métiers, il y a celui de «Manager» d’artiste musicien. C’est quoi exactement ? Quels impacts apportent-t-ils aux créateurs et dans l’industrie musicale ? Sont-ils légitimes aux yeux des auteurs ?          Nous tenterons d’apporter des éléments de réponse dans cette analyse proposée par LECHAT !

 

Alif Naaba

 

Le manager (dans sa réelle signification), est un terme qui est assujetti aux entrepreneurs. C’est un chef d’entreprise qui est amené à encadrer son équipe dans le but d’optimiser le temps de travail. Il exerce un rôle très important car il fait le lien principal entre la direction et les différents collaborateurs. Responsable de la productivité de ses équipes et du résultat final, il doit savoir communiquer, motiver, créer du lien. Le tout, pour atteindre les objectifs. Donc en somme, c’est un homme de conviction et surtout très cultivé. Généralement, ce sont des Hommes et Femmes suffisamment murs et aguerris. L’âge est compris entre 40 et 60 ans. Ils peuvent être capables de gérer entre 5 et 10 personnes. Généralement, ils sont des experts dans leur domaine d’activité. Un manager doit organiser, prévoir et gérer. L’anticipation est une de ses principales forces afin d’avoir un coup d’avance. Cela lui apporte une meilleure compréhension de son secteur, une meilleure visibilité et une meilleure gestion de ses effectifs.

S’il faut le transposer dans le milieu artistique, le rôle d’un manager se réduirait uniquement dans l’aspect conseil. Il conseille les artistes afin de les aider à gérer et développer leur carrière artistique. Il protège et défend en toutes circonstances les intérêts artistiques, moraux et financiers des artistes qu’il représente. Pour être plus explicite, c’est un agent artistique. Il est le mandataire légal des artistes qu’il représente ; il gère leur carrière, négocie leurs contrats et peut les conseiller dans leurs différents choix professionnels.

Mariah Bissongo

C’est un autre cas de figure qu’on découvre au Burkina Faso. Depuis plus d’une décennie, ce métier est démesurément utilisé dans la filière musicale.

Les artistes musiciens constituent, depuis quelques années une entité importante dans la promotion des valeurs culturelles de notre pays. Leurs œuvres traversent les frontières et elles apportent de plus en plus une valeur ajoutée pour l’économie du pays. Bonn (Allemagne), Paris (France), Bruxelles (Belgique), New York, Houston, Chicago (USA), Montréal, Toronto (Canada), Lecce (Italie)…On en dénombre treize (13) évènements musicaux organisés uniquement par la diaspora burkinabè résidant dans ces localités. Sur le plan national, on compte 71 festivals de musique, avec environ 4750 artistes musiciens membres du Bureau Burkinabè de Droit d’Auteur (BBDA). D’autant plus que, à en croire le BBDA ; «la musique constitue la plus importante en volume de collecte de droits, soit 75% de collecte totale du BBDA». C’est dire que la musique de nos jours au Burkina Faso, peut réellement se constituer en une authentique industrie porteuse.

Dez Altino

Mais, triste est de constater que 80% des auteurs/compositeurs de musiques burkinabè vivent dans une précarité avilissante. Les causes semblent graviter autour de la mauvaise organisation. Les artistes sont, pour la plus part ; des «touche à tout » dans leur carrière. L’arrivée d’un nouveau corps de métier, celui de manager dans la filière musicale en 2002 (avec l’avènement du hip hop) avait été perçu comme une bouée de sauvetage. Presque vingt ans après, ce métier est perçu pour la plupart des auteurs, comme une arnaque montée de toute pièce par ceux qui le pratiquent.

Tiness

Selon les prérogatives et attributions, l’activité des managers d’artistes est considérée comme une activité d’agent commercial. Par conséquent, tout litige relatif à cette activité doit donc en principe être porté devant les juridictions du tribunal du commerce.

Les missions du manager sont les suivantes :

–       Il doit défendre les activités et les intérêts professionnels de l’artiste avant, pendant et après les spectacles
–       Il doit assister, gérer, suivre et administrer la carrière de l’artiste

–       Il doit rechercher et conclure  les contrats de travail pour l’artiste pour des spectacles et autres…
–       Il doit promouvoir la carrière de l’artiste auprès de l’ensemble des professionnels du monde artistique ;
–        Il doit examiner toutes les propositions qui sont faites à l’artiste;
–       Il doit gérer l’agenda et les relations de presse de l’artiste si ce dernier n’a pas d’attaché de presse ;
–       Il doit négocier et examiner le contenu des contrats de l’artiste, vérifier leur légalité leur bonne exécution auprès des employeurs.

Ces missions doivent être expressément mentionnées dans le contrat liant l’Artiste au Manager. Mais combien d’artistes possèdent des managers dignes de ce nom ? Et combien en possèdent des contrats légaux ?

Martin N’Terry

Pourtant si cette profession était entérinée, voilà en quoi les managers devraient s’en tenir :

Il devrait y avoir, dans le code du travail, un registre national sur lequel les agents artistiques devraient s’inscrire. Ce registre devrait comporter par exemple :

Le nom et le prénom de la personne physique ;
–        L’adresse professionnelle, le numéro de téléphone et l’adresse électronique ;
–      Le nom de sa structure commerciale ;
–       La forme juridique sous laquelle est exercée l’activité  de manager;
–       La ou les spécialités de l’agence artistique ;
–       Une déclaration de la personne physique indiquant si elle exerce, directement ou indirectement, l’activité auprès de ou des artistes.

Floby

Quant à leur rémunération, ce qui cause régulièrement des ennuis, les services rendus des agents artistiques se calculent en pourcentage. Sur l’ensemble des rémunérations de l’artiste.

Par ailleurs, il existe des missions particulières justifiantes une rémunération complémentaire que l’artiste confie à son manager, notamment en ce qui concerne l’organisation et le développement de sa carrière. Le plafond exigé par l’agent pour son pourcentage est de 15%.

Par contre ; la rémunération de base du manager est de 10% sur l’ensemble des recettes brutes de l’artiste. Ces 10% peuvent être directement versés par l’artiste lui-même. Le mandat peut toutefois prévoir une rémunération supplémentaire de 5% au cas où le manager participe au développement de la carrière de l’Artiste. Ce qui doit être expressément stipulé dans ledit mandat.

 

Amsa Barry

Malheureusement, ce n’est pas ce qui se passe sur le terrain. Ce métier au Burkina n’épouse aucune règle. La crédibilité de cette profession est tellement chancelante si bien que, la suspicion est devenue le maître-mot. Les managers et les artistes s’observent en chien de faïence. Une concurrence ouverte est déclarée entre les deux parties. Dès la moindre mésentente, les confidences sont divulguées sur la place publique notamment, sur les réseaux sociaux.

  • Des managers détournent les artistes de leurs collègues.
  • Certains vont même jusqu’à s’accuser mutuellement de bisexuels et d’homosexuels  sur leur propre plate-forme d’échanges. 
  • Les managers sont plus médiatisés que leurs artistes.
  • Ils interviennent dans les médias à place de leurs artistes.
  • Ils accompagnent leur artiste dans les spectacles au lieu de repérer des contrats
  • Les artistes négocient eux-mêmes leurs prestations et informent plus tard leur manager.
  • 90% des managers ne possèdent aucun carnet d’adresse encore moins un compte bancaire.
  • Bons nombres d’entre eux n’ont jamais voyagé.

Que font réellement les associations des managers pour dénouer certains antagonismes et relever le niveau de leurs membres ?

Pourtant, pour mieux positionner «son» artiste, l’agent artistique doit régulièrement être en mouvement.

 

Dicko Fils

Face donc à cet imbroglio, cette profession est ambivalente et ne possède aucun soubassement au Burkina. Dans d’autres pays, l’agent artistique est toujours resté dans l’ombre de l’artiste. Son employeur étant l’artiste, il demeure toujours à la merci de ce dernier, il est même effacé médiatiquement. Le plus important, c’est le chiffre d’affaire, la notoriété, les contrats et les projets de son artiste. En sport, les agents sont pour la plupart des personnes de confiance des sportifs (la mère, le père, le frère, la sœur, l’oncle, le cousin etc.). Mais ces derniers sont bien outillés pour ce job et connaissent tous les rouages juridiques du métier.

 

Kady Wendpouire

Quel pourrait être la bonne porte de sortie ?

De plus en plus les managers burkinabè se forment en «entreprenariat culturel». Une bonne passerelle pour se rendre utile dans la société en général et dans la culture en particulier. Mais malheureusement, la plupart qui se forme, n’applique aucune des instructions sur le terrain. De l’ensemble des filières culturelles, politiques, sportives, industrielles, économiques etc. ce sont les managers burkinabè qui se forment le plus. Pas un mois ne s’écoule sans qu’un atelier de formation ne soit organisé à leur intention tant au Burkina Faso. Mais que font-ils avec ces piles d’attestations rangées dans leurs tiroirs poussiéreux ?

 

Sadjio Kodda

Depuis que cette profession inonde l’industrie musicale, aucun de nos artistes n’est monté sur une des scènes les plus huppés de la planète. Au Bataclan, au Zénith, à l’Olympia, à l’Elysée Montmarte, au Palais des Congrès, au Crazy Horse, au Casino de Paris, au Metroplitan Opéra, au Carnegie Hall, à l’Apollo Theater, au Brooklyn Bowl, au Bitter End, au Trash Bar, au CBGB (Country, Bluegrass, Blues), au Radio City Music Hall, au Beacon Theatre ou encore au Lincoln Center for the Performing Arts à New York. A aucun de ses espaces, vous ne verrez nos artistes programmer.

Idak Bassabe

Espérons que cet aqueduc qui s’ouvre pour certains managers à travers l’entreprenariat culturel, ils pourront fonder une véritable industrie musicale basée sur l’honnêteté et le professionnalisme, pour esquisser une bonne reconversion.

Pour le moment, ce que nous observons dans le milieu, c’est assez triste et lamentable. La plupart de ses managers sont régisseurs de spectacles, maîtres de cérémonie, animateurs radio, agents de liaison dans l’organisation des grandes cérémonies etc.

LECHAT !

 

Les plus lus

To Top