Entretien avec

Beucher Benoit (Ecrivain français). Auteur de l’ouvrage Manger le pouvoir au Burkina Faso. La noblesse mossi à l’épreuve de l’Histoire.

Je dirai que les attentes sont tellement importantes, notamment des jeunes en général. Quand je discutais avec les jeunes pendant les manifestations d’octobre 2014, les attentes étaient telles que le régime qui allait succéder à Blaise Compaoré allait y répondre. Aujourd’hui, évidemment, c’est un peu la déception, la douche froide.

« Les frontières du territoire voltaïques ne sont pas nées au hasard ! »
Certains l’appellent souvent «spécialiste» pour le Burkina Faso, Benoit Beucher avait soutenu en 2012, une thèse en histoire moderne et contemporaine sur «l’histoire des royautés Mossi du Burkina Faso de la fin du XVème siècle à nos jours». Il aura profité visiter toute l’histoire du Burkina Faso à travers la noblesse africaine et également, s’interroger sur l’Etat et la Nation du pays.

Ce Docteur en Histoire et en Sciences politiques et chercheur l’IMAF a été lauréat en 2007 du prix Louis Forest en Lettres et Sciences Humaines, spécialisation «Civilisations étrangères ». Il est surtout l’auteur de l’ouvrage «Manger le pouvoir au Burkina Faso. La noblesse mossi à l’épreuve de l’Histoire » sortie dans les éditions Karthala en 2017. Oxygenemag.info se réserve de vous égrener son CV, car c’est un personnage impressionnant et doté d’une culture africaine immense.

C’est au sein du luxueux et anthologique département de l’Etat français les INVALIDES (secrets et histoires de l’armée française) qu’il a reçu notre reporteur pour un entretien, on ne peu plus inédit autour d’un café. Il évoque sans langue de bois, l’histoire de la royauté mossi dont son influence est toujours perceptible sur l’Etat de la Nation. La situation nationale avec les bouleversements politiques etc.
Pour avoir passé une quinzaine d’années au Faso, ce jeune chercheur historien marié à une burkinabè explique à travers cet entretien les causes et effets qui animent la situation sociopolitique de notre pays.

Contrairement aux autres nations africaines, le Burkina Faso affiche un comportement discret en France. Qu’est ce qui justifie cet état d’esprit ?

Effectivement, quand on parle du Burkina en France, on est toujours obligé de rappeler que c’était l’ancienne Haute-Volta. Je pense que le changement de nom y est aussi pour quelque chose. La Haute-Volta parle pour certains, tout comme le Burkina Faso parle pour d’autres. Les autres pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire etc. ont conservé leur nom. Mais je ne crois pas que c’est la seule raison. Le Sénégal ou la Côte d’Ivoire ont été un peu considéré, pendant la période coloniale, comme des «colonies » modèles de la France. Ils ont eu peut-être un peu plus de visibilité que le territoire voltaïque aujourd’hui le Burkina Faso. Autre chose également, il est reconnu que les Burkinabè sont des gens très discrets. Quand ils voyagent ou s’installent plus ou moins à l’étranger, on les retrouve moins soudé en communauté et moins visible comme les autres pays africains.

Pourquoi avoir choisi le Burkina, comme terre d’accueil, de conquête et d’exploration ?
Au départ, c’était personnel. En 2000, j’ai eu l’occasion de faire un voyage au Burkina Faso, j’étais à l’époque étudiant et on avait une association avec un projet de grenier, de banque de céréales dans le nord du Burkina. C’était mon premier contact avec ce pays. J’étais fasciné par ce que j’ai vu et surtout par la culture et l’histoire de ce pays. J’ai décidé en ce moment, de me consacrer entièrement, à l’étude de ce pays.

Quel métier, vous exercez aujourd’hui en France ?
J’ai plusieurs casquettes. Je suis chercheur affilié à l’Institut Supérieur des Mondes Africains. Mais je suis également en service à la Délégation du Patrimoine de l’Armée de Terre française. Donc, c’est un petit peu, deux casquettes qui me permettent de mener des travaux d’études historiques sur l’Afrique de l’Ouest et plus précisément sur le Burkina.

Avec beaucoup de recul, vous qui magnifiez tant le Burkina Faso, quel constat pouvez dresser après ce changement sociopolitique qu’il a subit ces dernières années ?

J’ai bien conscience que cela ne fait pas si vieux que ça. Ça fait 18 ans, je ne suis pas né au Burkina, donc si je vous donne un avis, c’est celui d’un étranger qui porte un regard extérieur sur la situation au Burkina. Le regard que je porte, c’est un pays qui a profondément changé. Il ne s’est pas également fait tromper par les changements qu’on observe à Ouagadougou ou dans les autres territoires burkinabè. J’avoue que je ne reconnais plus le Ouagadougou de 2000. J’ai eu la chance de me retrouver au Burkina Faso très peu de temps avant la chute de Blaise Compaoré. Ce que l’on a senti, c’est une très longue montée de tension, liée à des problèmes sociaux, de cherté de la vie. Bref, beaucoup de choses se mêlaient et poussaient cette jeunesse qui aspire à des changements, à plus de responsabilité et de considération. De là, à dire qu’on pouvait anticiper la chute du régime la veille, ça paraît un peu difficile. Mais ce qui est certains, ce n’était pas surprenant. Ça fait longtemps qu’on avait pronostiqué le déclin de ce régime. Mais ça ne cessait d’être repoussé et là on a assisté à un évènement d’octobre 2014 purement historique. C’est un pays qui a c

un évènement d’octobre 2014 purement historique. C’est un pays qui a connu des évènements historiques majeurs, plus que nous en France avions vécu dans la même période. C’est ce qui me frappe. 1984, 1987, 1998 avec la mort du journaliste Norbert Zongo, 2014, puis 2015. C’est un pays qui vit des mutations et des transformations ultra rapides.

 

D’aucuns y affirmeraient que ces mutations dont vous faites allusion, la France n’y est pas étrangère…

C’est une question inévitable et intéressante. L’idée de la communauté nationale de la Haute-Volta n’est pas née avec l’indépendance de 1960. C’est un pays qui a une trajectoire politique assez particulière. La Haute-Volta, ce n’est pas le Sénégal, pas la Côte d’Ivoire, ce n’est pas le Mali. C’est une histoire très particulière ! C’est un territoire colonial qui a été supprimé en 1932. Qui a été récréé en 1947, au moment où il y avait des élections dans cette partie occidentale française. La question de la restauration de la colonie de la Haute-Volta qui n’était pas souhaitée par tous les voltaïques ou les ex voltaïques, c’est une question qui a été très débattue du point de vue politique. C’est à partir de ces années-là, que l’idée d’appartenir à un territoire voltaïque est devenue quelque chose d’assez important. Qu’on s’y oppose ou qu’on y adhère, On sait par exemple que le Roi des Mossé à Ouagadougou était pour la reconstruction. Dans l’Ouest, dans la région de Bobo-Dioulasso, il y avait des leaders du RDA (Rassemblement Démocratique Africain). Mais dans les deux cas, ça faisait exister la Haute-Volta pendant son absence. Maintenant ; les questions du devenir de cette communauté nationale en voie d’autonomisation et celle de l’indépendance, sont celles les questions qui n’ont jamais cessé de se poser jusqu’aujourd’hui. L’autre moment qui me parait fondamental, notamment dans l’idée d’appartenir à une nation, c’est évidement la Révolution de Thomas Sankara. A partir de 1983 et de la Révolution, Thomas Sankara avait voulu associer l’ensemble des voltaïques au processus de construction nationale, avec le Comité de Défense de la Révolution, en le rendant émotionnellement viable. Que chacun participe en mangeant les oignons du pays, en s’habillant avec le tissu local, bref en consommant ce qui vient de chez soi. Je dirais aussi que c’est quelque chose de très particulier au Burkina Faso. Maintenant, la France dans tout ça ; c’est une histoire d’amour et de haine ou en tout cas ; d’amour et de tension. Je le ressens quand je repars au Burkina, je ne fais que plus m’intéresser de l’histoire de ce pays. Mais ma nationalité française constitue un obstacle. Je vous parle sans langue de bois, parce qu’on m’associe à une nation colonisatrice qui est peut être responsable de l’assassinat de Thomas Sankara ou qui aura joué un rôle dedans. Evidemment, moi-même, je ne suis pas mêlé à tous ces évènements là. Donc ça me fait un tout petit mal devant tout ça. En octobre 2014, lors de mon séjour au Burkina, l’idée c’était que le régime de Blaise Compaoré tenait grâce au régime de la France. Cette idée s’est répandue parmi les jeunes et que si la France le souhaitait, Blaise Compaoré allait partir. Moi je disais à l’époque, attention ; vous avez peut être surestimé l’influence et la puissance de la France. La suite des évènements en partie, l’a un peu montré. C’est le burkinabè qui a pris son histoire en main, la France n’a pas pu s’opposer au changement du régime même si le Président a été exfiltré.

 

Vous êtes aussi et surtout l’auteur d’un livre qui parle du Burkina Faso dans son grand ensemble voir sa genèse. Présentez-nous cet ouvrage.

On pourra dire que : Oui les mossi ne représentent pas tous les burkinabè mais j’en ai parfaitement conscience car c’était l’angle d’attaque. L’idée pour moi était de montrer les relations entre cette noblesse mossi et voltaïque. Montrer la place qu’allait jouer d’autres acteurs dans la construction de l’Etat du Burkina. De montrer aussi comment ethnicité a pu être instrumentalisée. Je ne prétends pas qu’il y a une hégémonie mossi, je montre les raisons historiques qui ont fait qu’à un moment donné, on a parlé de cela. Et cela avait créé des tensions. C’est vrai que le Burkina n’a jamais connu de guerre civile comme dans certains pays en Afrique, mais on ne pas dire non plus qu’il n’y a pas eu de tensions. Et il en existe encore aujourd’hui. Donc ce livre ne vient pas ajouter une polémique, il vient au contraire apaiser les choses en apportant un regard historique sur la question documentée pour essayer de comprendre ce qui s’est passé. Comment il a vécu ? et suggérer des pistes pour l’avenir. Le titre de l’ouvrage fait référence à la culture Mossi et à un grand chercheur Jean-François Bayard qui avait publié un ouvrage de référence en 1989 qui s’appelait «La politique du ventre » en parlant de la politique en Afrique. Je me suis énormément inspiré des travaux de Jean-François Bayard avec qui, j’ai eu la chance de travailler. Le livre est sorti en 2017 aux Editions Karthala et on peut le retrouver à la librairie Mercury au Burkina Faso.

 

Ce livre est peut être perçu comme un devoir de mémoire. Que retrouve-t-on succinctement à l’intérieur ?

Il y a un chapitre qui est consacré à la situation contemporaine au Burkina et qui inclut les évènements jusqu’en 2015. Le livre parle d’un constat simple. En fait, la présence du Mogho Naaba dans le paysage politique de ce pays, n’est pas une anomalie historique. C’est la construction même de l’Etat au Burkina Faso qui explique cette situation. Je ne suis pas en train de dire que là aussi, le Mogho Naaba représente tous les burkinabè. Je montre d’ailleurs dans ce livre comment certaines populations du Burkina ne se sont pas senties concernés par les propos du Mogho Naaba. Nul ne peut nier que Ouagadougou, la capitale du Burkina était le chef lieu de la colonie de Haute-Volta. Il y avait une capitale royale à cet endroit là, et que la puissance coloniale française s’est appuyée sur elle. Donc l’Etat colonial s’est bâtit autour de cette institution royale. En somme, voir le Mogho Naaba jouer un rôle aussi important dans la vie nationale du Burkina, ce n’est pas quelque chose de surprenant quand on relit l’histoire. En fait, ou on aime cette époque ou on ne l’aime pas. L’Histoire montre que, ça devait être une trajectoire particulière de l’Etat dans ce pays.

 

Donc selon votre analyse, l’Etat burkinabè a été taillé sur mesure pour être gouverné par les mossi ?

Aujourd’hui Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, ça parait un peu naturel, mais il faut se souvenir qu’à l’origine ça devait être Bobo-Dioulasso. Bobo-Dioulasso devait être le chef-lieu de la Haute-Volta. Une partie des français qui était installé en Haute-Volta, à cette époque, le souhaitait. Pour des rasions politiques, il a été décidé que ce soit Ouagadougou. Parce que, à l’époque, on estimait que le Mogho Naaba était tellement influent, que passer par lui pour administrer le pouvoir était tout de même commode. Ça allait le flatter si ils fixaient la capitale à Ouagadougou, et puis en même temps, ça permettait de s’appuyer sur ce qu’on appelait à l’époque le «Bloc mossi», qui n’a jamais formé un bloc en réalité. Mais c’est un peu l’instrumentalisation de l’ethnicité dont je vous parlais. Les frontières du territoire voltaiques ne sont pas nées au hasard ! Pourquoi les mossi ont toujours été majoritaires en termes de pourcentage au Burkina Faso ? Je montre dans ce livre que tout cela a été fait de manière consciente. Après la première guerre mondiale, quand il y a des révoltes très sérieuses dans l’Ouest du pays voltaïque, l’idée c’était de dire qu’il y a des populations anarchiques qui doivent être associé à celles qui le sont moins mais plus dominant telles que les mossi. Donc il y avait un élément dominant mossi auquel étaient accrochées des populations très fragmentées d’autres territoires coloniaux. Donc tout était centralisé, politiquement autour des mossi, qu’on veuille ou pas. Les élites ont été formées pour la grande majorité sur le plateau central à Ouagadougou. Parce que c’est là qu’étaient consacrés tous les moyens. Les écoles, les dispensaires et plus tard l’université…C’est à Ouagadougou que les régimes se fondent et se défoncent. Cette situation, donc pèse encore lourdement sur le Burkina Faso aujourd’hui. Raison pour laquelle, Bobo-Dioulasso se sent de plus en plus marginalisé. La plupart des Chefs d’Etat de ce pays sont mossi et certains ont raison de l’évoquer. Quand il n’était pas mossi, rappelons-le, il était Samo pour faire référence à la parenté à plaisanterie des Mossi. Une seule exception, c’est Thomas Sankara qui était similmoaga et d’ailleurs ; ça lui a été reproché un peu plus tard. De nos jours, vous entendez par exemple ça dans la rue : L’opposant Zéphirin Diabré ne pourra pas être élu parce qu’il n’est pas mossi. Donc ce qu’on espère, c’est de passer à un stade de la vie politique où l’ensemble du territoire peut être représenté. Ou l’Ouest n’aura plus le sentiment d’être abandonné par le pouvoir central, ou le Nord aussi sera parfaitement intégré. Vous voyez un peu ce que le terrorisme engendre comme succès dans cette partie du pays-là. C’est parce que c’est une zone marginalisée dans l’espace national.

 

Parlant du terrorisme, le Burkina Faso est malheureusement victime des exactions. D’aucuns parlent d’un triste phénomène mondial, mais le Burkina semble particulièrement visé. Quelle analyse faires-vous ?

Je répondrai avec prudence car je n’ai pas des éléments pour tenir un discours éclairé sur la question. Bien sur il y a une conjonction de plusieurs facteurs comme dans l’histoire de ce pays. Le Burkina Faso s’est construit à la fois avec des influences extérieures toujours et des influences intérieures. Le terrorisme c’est un peu ça aussi. C’est quand même un phénomène qui est beaucoup plus global. Il faut le prendre en compte dans son intégralité. C’est la bande sahélo-sahélienne qui est gagné par ça avec des conséquences probablement d’intervention françaises et américaines en Libye. La situation malienne etc. Mais il est bien vrai que le Burkina sous le Président Blaise Compaoré était préservé. Parce que dit-on, le Président avait des accointances avec un certains nombres de groupes qui opéraient dans la région. Donc, le Président parti, c’était cette protection, qui s’écroulait en même temps. Je pense que ça devait être bien commode pour ceux qui soutiennent encore le Président Blaise Compaoré. Ils se disent que : ouais, maintenant qu’il n’est plus là, la sécurité n’est plus assurée. L’émergence des milices d’auto-défense dans les villes et villages posent problème aujourd’hui. Donc un phénomène à la fois extérieur mais aussi intérieur. Un changement de régime, une fragilisation du pays et les terroristes ne se sont pas trompés. Ils ont attaqué le pays au moment il était faible. Au moment, où il était en train de réaliser une transition très périlleuse. On l’a vu avec la tentative du coup d’Etat du RSP. Donc c’est deux éléments qui se combinent et qui créent une situation inédite au Burkina. Moi je n’ai jamais vu la ville de Ouagadougou sous tension avec des espaces pratiquement clos où la méfiance s’installe et où on n’a plus le sentiment d’être en sécurité.

 

Il y a un nouveau régime qui est mis en place, peut-on selon vous, parler d’espoir et de changement ?

Je dirai que les attentes sont tellement importantes, notamment des jeunes en général. Quand je discutais avec les jeunes pendant les manifestations d’octobre 2014, les attentes étaient telles que le régime qui allait succéder à Blaise Compaoré allait y répondre. Aujourd’hui, évidemment, c’est un peu la déception, la douche froide. Parce que les espoirs étaient absolument immenses ! Je ne pense pas qu’au quotidien, les gens sentent une amélioration nette de leurs conditions de vie. Il y a toute la question qui était déjà posée sous le régime Blaise Compaoré. Notamment, la question sur les inégalités des richesses. Une élite qui accapare les richesses, la question de la corruption qui est d’actualité. C’est tout un ensemble d’élément qui n’est pas réuni aujourd’hui. Et la question que je voudrais poser : Quel Président pourra le résoudre en quelques mois ou quelques années ? Alors, il faudra faire preuve de beaucoup de patience et puis beaucoup de compréhensions mutuelles pour que le pays avance. Que les tensions ne s’exacerbent pas entre les burkinabè eux-mêmes. C’est vraiment important que les burkinabè soient fiers de leur histoire. C’est un petit peu l’objet du livre. Fiers de leur histoire singulière et qu’ils se serrent les coudes dans les moments historiques qu’ils sont en train de vivre.

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